Opinions

Milosevic, lumière noire. Par Joëlle Kuntz

La guerre post-yougoslave a commencé il y a sept ans. Nous en connaissons les acteurs, les motifs, les ressorts politiques et psychologiques. Nous en voyons les conséquences en souffrance et en destruction. Pourquoi ne faisons-nous toujours rien? Pourquoi l'Union européenne, bâtie sur le crucial souci d'éviter le retour de la guerre sur le continent, se laisse-t-elle encore une fois devancer par les événements? Est-ce de l'impuissance? De l'indifférence? Du cynisme?

Devant des intellectuels et des activistes venus soutenir en Bosnie les mouvements démocratiques, l'ancien premier ministre français Michel Rocard mettait un jour en garde contre les raisonnements trop simples: dire «l'Europe manque de volonté politique» était à son avis le genre de tautologie apte à nourrir notre masochisme plus qu'à faire avancer notre intelligence. La «volonté politique» est un aboutissement et non un début, disait-il. Pour qu'elle surgisse, il faut que se profilent, en deçà, des visions du possible. Or nous sommes aveugles à ce possible. Pourquoi?

Tout le monde a maintenant compris que le principal fauteur de guerre dans toute la région s'appelle Slobodan Milosevic. Lui seul est en position d'actionner cette violence idéologique et militaire qui dresse la Serbie contre les peuples voisins.

Son génie tactique est avéré: il passe à l'offensive, s'obstine un moment puis cède dès que la menace occidentale s'accroît, donnant toujours l'illusion d'être le maître du jeu. C'est au point que les stratèges euro-américains, comme fascinés par sa présence, cette lumière noire, perdent leur capacité d'imaginer la région sans lui. Ils n'aident pas ses adversaires – ils ont même torpillé le pacifiste Rugova qui militait pour la défense des droits des Kosovars quand la lutte armée ou le rattachement à l'Albanie étaient encore très impopulaires. Ils ne le liquident pas physiquement, ce sont des méthodes réservées aux Kennedy, aux Palme, aux Rabin, aux Sadate. Ils comptent avec lui pour les dix coups suivants, réduisant leur ambition à vouloir remporter la dernière manche. Au prix de combien de cadavres supplémentaires jusque-là?

Il est probable que Milosevic perdra la dernière manche. Sa pensée stratégique est taciturne, suicidaire même: il n'a aucune chance de voir triompher son fantasme de grande Serbie, son combat est donc en pure perte. Sa défaite, commencée en Croatie, aggravée en Bosnie, se poursuit au Monténégro. Et son offensive actuelle au Kosovo, avec une armée fatiguée et une police démissionnaire, ne suscite pas à Belgrade un formidable enthousiasme nationaliste. Elle ne se fonde que sur une fragile légalité: l'appartenance de la province à la Serbie, à quoi les Kosovars répondent d'ailleurs qu'ils appartenaient à feu la Yougoslavie et non à la Serbie.

Mais la certitude de la défaite de Milosevic ne signifie pas la certitude de la victoire de la raison et du droit. Pour donner un sens à l'action internationale d'aujourd'hui et accélérer l'issue, il reste à penser un «après-guerre yougoslave» sur tout l'espace centre européen et balkanique. Faute d'un tel effort prospectif, la région sombrera dans la névrose de répétition, la mélancolie. Et nous avec.

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