revue de presse

«Minable», oui, ce ping-pong médiatique entre «Le Monde» et «La Libre Belgique»

L’échange d’éditoriaux musclés par-dessus le Quiévrain est une mauvaise réponse à Daech, qui cherche à diviser les Européens. Elevons le débat, reconnaissent néanmoins après coup les responsables des deux médias

Invités dans le Forum radiophonique de RTS Info, Francis Van de Woestyne, rédacteur en chef de La Libre Belgique, et Arnaud Leparmentier, directeur adjoint des rédactions du Monde, sont revenus mardi soir sur l’échange virulent qu’ils ont eu ces deux derniers jours par éditoriaux interposés.

Lire aussi: Quand la presse belge tacle les médias français

Résumons: d’un côté, la voix parisienne parle de «fabrique djihadiste», de «Nation sans Etat», de «Belgikistan»; de l’autre, la voix bruxelloise répond que «les critiques seraient plus faciles à accepter si elles venaient d’un Etat infaillible, un Etat qui serait un modèle du vivre ensemble et de l’intégration».

Lire ici: La Belgique, une nation sans Etat? («Le Monde»)

C’est, comme le dit L’Express, «la réponse du berger à la bergère […] grinçante, violente même». D’ailleurs, à propos de ce «Belgium bashing» de la part de la France, on lit sur le site de France Télévisions que «selon un journaliste de RTL Belgique et de L’Echo, les autorités belges n’ont pas attendu […] pour demander des explications à leurs homologues français. L’ambassadeur de France à Bruxelles a été invité, ce week-end, à arrondir les angles auprès du gouvernement belge»:

«Nous ne sommes pas accusateurs, mais nous essayons d’expliquer qu’il y a eu aussi des problèmes avec la Belgique, soutient Leparmentier. On ne peut pas, vu la situation d’état de siège que vit aussi la Belgique, ne pas dire les choses. Il faudra combien de morts pour dire qu’on a un problème de terrorisme ou de radicalisation?»

En revanche, il dément «vouloir blesser ou comparer les deux pays», et Van de Woestyne, de son côté, dément avoir «attendu pour reconnaître les failles, le laxisme des responsables locaux ou le manque de coopération entre les services locaux et l’Europe». «Ce qui m’a agacé, c’est que l’on mélange tout», poursuit-il: «Que voit-on ressortir dans cet édito? Marc Dutroux.» La manière dont certains médias français «ont décrit la lutte antiterroriste en Belgique est très condescendante et totalement erronée».

Lire ici: C’est pas moi c’est lui… Le jeu dangereux de la presse française («La Libre Belgique»)

Mais le représentant de La Libre a le mérite d’avoir répété une chose sur les ondes de La Première: que «ce ping-pong médiatique avait quelque chose d’un peu minable. Nous sommes tombés dans le piège de Daech qui pousse à diviser. Il faut maintenant élever le débat et essayer d’organiser la lutte contre les terroristes dans chaque pays.»

Une priorité d’ailleurs partagée par Le Monde, si l’on en croit ces précisions données par Luc Bronner, le directeur des rédactions: «L’intention n’était vraiment pas de donner une quelconque leçon. […] Peut-être aurions-nous dû préciser […] que ce constat n’exonérait en rien la France. Car si cet éditorial peut sembler sévère, nos éditoriaux sur la France le sont encore plus.»

«Au centre de la lessiveuse»

Et de dresser une longue liste: «l’échec de notre système éducatif», les «failles» du modèle social, la situation des banlieues, les limites des services de renseignement, «les risques du recours à l’état d’urgence ou […] la nécessité de s’attaquer en profondeur aux racines du djihadisme français».

La Libre l’a bien compris, qui écrit dans sa fameuse réponse que «ce petit jeu est […] bien ce que cherche Daech: diviser, diviser, diviser. En accablant les Belges de tous les maux, certains commentateurs sont tombés dans le piège tendu», lit-on sur Ozap.com. Qui regrette aussi que la Belgique se trouve «au centre de la lessiveuse médiatique depuis les attentats du 13 novembre à Paris».

Un «jeu idiot»

Jean Quatremer, dans Libération, précise qu'«outre-Quiévrain, on s’est étranglé lorsque François Hollande a pointé du doigt la responsabilité de la Belgique dans les attentats sanglants de Paris»: «Les actes de guerre de vendredi ont été décidés, planifiés en Syrie; ils ont été organisés en Belgique, perpétrés sur notre sol avec des complicités françaises.»

Mediapart, lui, parle du «jeu idiot des éditorialistes». «Les journalistes du Monde choisissent, non sans grandiloquence, de se substituer au «peuple français». Il s’agit d’une caresse dans le dos avant la claque au visage: les Belges sont «leurs amis», «leurs frères» même. Ils apprécient l’humour belge comme outil de relativisme en cette période d’alerte terroriste maximale. Cependant, et puisque le journaliste du Monde est un bon jacobin, il s’étonne de la complexité du système politique belge, qu’il s’imagine profondément pro-européen.»

Lynchage excessif

Alors, «plutôt que de se renvoyer la faute, plutôt que d’entendre des propos imbéciles comme ceux de Zemmour [qui a appelé à bombarder Molenbeek] ou même d’élus de la droite française parlant de «Belgistan», c’est par la collaboration, l’échange de davantage d’informations sur le plan du renseignement, c’est par l’harmonisation du fichage que l’on trouvera une solution», affirme à ce sujet le politicien membre du Mouvement réformateur Denis Ducarme devant les micros de la RTBF. «Pour lui, le lynchage de la Belgique […] par la France a été excessif.»

Car «c’est mal comprendre l’Etat islamique qui, contrairement aux auteurs de cet édito, se défient des frontières et travaillent ensemble au sein d’un réseau complexe et inédit pour lequel les journalistes se doivent de développer de nouveaux outils d’analyse et des clefs de lecture satisfaisantes», poursuit Mediapart. Alors, «le problème est que le plus grand quotidien de France démontre en 562 mots ses piètres capacités d’analyse et sa facilité à sombrer dans une arrogance nocive et contre-productive».

«Lapidons joyeusement»

Puis il s’adresse directement au journaliste de La Libre: «Vous sautez dans le piège à deux pieds et plongez des deux mains votre journal dans un malaise dont vous n’avez pas su déceler les causes. Puisque l’autre a jeté la première pierre, lapidons joyeusement. […] Ces journaux doivent se ressaisir. L’épreuve du terrorisme doit les conduire à augmenter la qualité de leurs articles et de leurs éditoriaux et à s’interroger, comme tous les autres journaux, sur leurs défaillances en matière d’information et d’analyse.»

Des défaillances? Sur le sujet qui occupe principalement les médias ces temps-ci, aucun journaliste ne vous dira le contraire.

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