Opinion

Mais de quel minaret a chuté Hani Ramadan?

On avait déjà les laïcités «plurielle», «ouverte» et «positive». Voilà maintenant l'«exclusive», l'«intrusive» et l'«inclusive». Ce qui a le don d'irriter Yves Scheller, de la coordination laïque genevoise

80 millions de Turcs sont confortablement laïques depuis 1937. Les citoyennes turques votent même depuis 1934. Près de quarante ans avant les Suissesses.

240 millions d’Indonésiens, la plus grande nation du monde de tradition musulmane, respectent depuis 1945 une constitution aconfessionnelle. Et ils viennent de supprimer la mention de la religion sur les cartes d’identité.

10 millions de Tunisiens, légalement neutres depuis 1959, ont récemment adopté une constitution en bonne partie laïque, après avoir minorisé les barbus qui voulaient squatter le pouvoir.

Mais non, rien de tout cela n’y fait: selon Hani Ramadan, ils sont incompatibles avec l’islam. Cette déconvenue va les tourmenter gravement, nul n’en doute.

Lire aussi l'opinion de Hani Ramdan:  «Islam et laïcité: entre doctrines et vivre-ensemble»

Lire aussi l'opinion de Pierre Kunz:  «Islam et laïcité»

Car enfin de quel islam Hani Ramadan parle-t-il, au fait? Des grandes civilisations musulmanes universalisantes et séculaires qui ont su dialoguer avec d’autres cultures au lieu de prêcher la haine stérile de l’Occident et dont nous sommes les héritiers partiels? Ou de cet ersatz pudibond, vicelard et racrapoté, de cette caricature repoussante qu’il brandit sous tous les nez depuis des décennies, taxant d’islamophobie qui s’en détourne.

Question laïcité, c’est plus simple, Hani Ramadan mitonne le ragoût tiède du lobby interreligieux, des bovins du multiculturalisme et des sangloteurs de l’homme blanc: confusionnisme bonasse, respectologie sourcilleuse, clichés sulpiciens.

Condiments ordinaires: inversion, omission et enfumage

Inversion: d’abord cette congestion, partout répandue, à voir «disparaître toute religiosité de l’espace public», comme si la laïcité confinait les croyants dans leur salle de bains. Or, au contraire, si l’on peut être laïque et croyant (si, si…), c’est parce que dans un Etat laïque, c’est l’Etat qui est laïque, et non la société. La neutralité ne s’applique donc qu’au périmètre étatique: bâtiments officiels, parlements, hôpitaux et écoles publics etc. Pour le reste, la rue, les vitrines, les places, la plus grande liberté possible – selon les lois, bien sûr, aucune liberté n’étant absolue. Ou encore ceci: le voile, et l’infâme burqa, que tous les tyrans islamistes imposent par le monde aux femmes sous peine de mort, serait-ce un uniforme politico-religieux? Mais non, vous n’y êtes pas du tout: c’est l’expression même de la liberté religieuse, pardon «culturelle», que défendent avec tant de lucidité nos jeunes narcissiques si cool, si avides de se montrer tout en se cachant, et qui ne survivraient pas une semaine à Ryad…

Omission: l’article 18 des Droits de l’homme, qu’il brandit et dénature, et qui ne contrevient pas à la laïcité, permet de manifester sa religion en public – mais au sens large, on l’aura compris, sauf à travestir et le mot, et l’article. Quant à l’article 30, qui stipule qu'«Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés» – notamment l’égalité des sexes (préambule), là, silence…

Enfumage: on avait déjà les laïcités «plurielle», «ouverte» et «positive». Voilà maintenant l'«exclusive», l'«intrusive» et l'«inclusive»: servez-vous en vrac au marché aux puces des concepts. Maldonne, il n’existe qu’une laïcité – et nombreux sont ses prophètes: elle se définit par la séparation des Eglises et de l’Etat. Nécessaire, car toute société abrite diverses convictions toujours rivales, religieuses ou non. On ne peut les faire coexister qu’en les respectant toutes. A condition toutefois qu’elles soient subordonnées à un droit commun extérieur. Et forcément neutre.

Publicité