Il faut dire non. Un non catégorique, vibrant, indigné. L’initiative qui veut interdire la construction de minarets est tout d’abord inutile: les minarets de Suisse (quatre!) ne dérangent personne, et nul ne projette d’en construire une marée. Les lois actuelles suffisent à les proscrire là où on ne les veut pas, et les muezzins ne sont pas tolérés. C’est donc une mauvaise réponse à une question qui ne se pose pas.

Mais ce n’est pas aux minarets qu’une forte proportion de citoyens s’apprête à dire «stop», comme les y invitent des affiches menaçantes. Derrière ces tours virtuelles, les motifs d’inquiétude se bousculent: les visées de la cinquième colonne terroriste, la charia qui voudra un jour voiler nos femmes et interdire Noël, l’allégeance religieuse plutôt que le respect de la laïcité républicaine. Non au Hamas, non à la burqa! Et si l’on ne pose pas cette limite aujourd’hui, demain sera trop tard…

Qu’elle soit d’inspiration politique, culturelle ou laïque, cette vigilance est légitime. Et quelle meilleure occasion de l’exprimer que le minaret? S’agissant d’un élément symbolique aux yeux mêmes des musulmans, puisqu’il ne met pas en jeu la pratique de leur religion, pourquoi ne pas en profiter pour une expression symbolique de notre hostilité vis-à-vis de l’islam extrémiste?

Tel est le piège.

Car le bénéfice de la campagne, s’il en est un, aura été de montrer à quel point la réalité des 400 000 musulmans de Suisse est éloignée de ces représentations. Les pratiques et les obédiences y présentent la même diversité que dans les autres confessions. Les crispations communautaires restent rares, signe d’une intégration réussie. La plupart des fidèles, issus d’une immigration récente, se rattachent davantage à leur nation d’origine, à ses mœurs et sa culture, plutôt qu’à une religion vécue comme un facteur d’identité très relatif.

Alors, bien sûr, il est juste de dire que l’interdiction des minarets provoquerait, en bouquet final d’un «annus horribilis», la colère du monde arabo-musulman, qu’elle ferait une nouvelle tache sur l’image de la Suisse à l’étranger et qu’elle nuirait à son économie.

Les intérêts du pays sont en jeu, c’est l’évidence, mais c’est d’abord nos valeurs que nous jouons dans cette votation. Le «non» au fanatisme que l’on pensera exprimer deviendra, pour qui en serait touché, un «non» à sa dignité. Ce serait une offense irréparable faite aux musulmans de Suisse, et donc à une part de nous-mêmes. Sommes-nous prêts à blesser nos libertés fondamentales pour parer un danger largement imaginaire?