Tout a bientôt été dit sur la tradition de repli identitaire de notre pays ou au contraire sur sa culture de la diversité et de l’ouverture, et sur les raisons profondes du vote sur les minarets: peur, fantasme, symboles, et sur les problèmes soulevés par une pratique peu pondérée de la démocratie directe.

Il y a toutefois une pièce de plus à verser à ce dossier, et elle concerne la manière dont l’esprit traite l’information. Il se trouve en effet que le simple fait de poser la question de l’interdiction de construire des minarets, comme toute question, en particulier soumise au vote, se double d’une présomption de pertinence très naturelle, très enracinée dans l’économie de la communication humaine (et d’ailleurs bien au-delà), qui s’active de manière automatique et peut se résumer ainsi: la question est pertinente dans les circonstances, c’est-à-dire qu’elle fait sens, mérite examen et réponse. Du point de vue logique, la question portait sur l’interdiction – absolue – d’ériger des minarets en Suisse. Du point de vue pragmatique, cette question n’est pertinente que s’il est par ailleurs vrai qu’il se construit des minarets en Suisse, qui plus est en un nombre suffisamment important pour mériter une question sur leur interdiction – et, faut-il encore ajouter, s’il faut les interdire, c’est qu’ils pourraient être dangereux (bien que par ailleurs, ce que pourrait être le danger des minarets échappe au sens commun).

Ainsi, la question a pu susciter, même de manière furtive, l’idée qu’il pourrait s’en trouver bientôt dans mon quartier, dans mon village, de manière anarchique, prélude à une sorte d’invasion qu’il faudrait interdire, contenir avant qu’elle se produise. Bien entendu, cette présupposition avait d’autant plus de chances de s’activer qu’elle n’était pas efficacement désamorcée en amont par une communication efficace sur la réalité des faits et des enjeux, pour contribuer à assainir une image très péjorée de l’islam pour des raisons déjà bien débattues. Bien sûr, ce n’est pas tout: il y a aussi le vote d’humeur, irréfléchi, organisé en «j’aime, j’aime pas» sans plus de procès; mais il est significatif que bien des personnes interrogées sur leur vote insistent pour expliquer que leur attitude était mesurée et rationnelle. Quoi qu’il en soit, il faut bien convenir que sans cette présupposition, la question n’est tout simplement pas pertinente, elle aurait été sans objet.

Les initiants ont donné à leur proposition les oripeaux de la pertinence, en jouant sur ce mécanisme simple de la crédulité humaine: si je n’ai pas de raison particulière d’en douter, ce qu’on me dit est pertinent. La réponse des votants n’a donc pas concerné directement la question posée, mais plutôt cette présupposition erronée amenée de manière subreptice à la conscience des votants, et qui l’a polarisée vers l’extrême inverse de l’interdiction. Un nombre probablement significatif de votants s’est décidé en fait contre la construction de nombreux minarets (menaçants sans qu’on sache pourquoi) près de chez eux. La combinaison de ces paramètres s’est sans doute combinée à d’autres facteurs encore, car nous spéculons, pas toujours de manière bien contrôlée ni consciente, des relations causales en chaîne: ainsi, si les minarets sont susceptibles d’une interdiction, c’est qu’ils sont dangereux. Mais comme l’explication du «danger des minarets» n’apparaît pas de manière évidente, le minaret devient symbolique, emblématique, d’autre chose: l’islamisme. L’affiche de propagande mettait de telles associations en scène d’une manière très explicite d’ailleurs. Le cocktail explosif a explosé.

Il se trouve que nous ne pouvons nous empêcher de rechercher la pertinence des propos auxquels nous sommes exposés (voir à ce sujet les travaux de Dan Sperber, récent lauréat du Prix Claude Lévi-Strauss, et de la linguiste Deirdre Wilson), quitte à rajouter par spéculation du contenu aux énoncés, à moins bien sûr que des éléments connus l’interdisent et permettent de poser le jugement, coûteux, de non-pertinence. Dans le vote qui nous concerne, toutes proportions gardées, les choses se sont un peu passées comme dans le fameux reportage de Philippe Vandel lorsqu’il avait demandé aux passants s’ils étaient inquiets du fait que, selon les calculs, le Nouvel An 2000 tomberait un vendredi 13: nombreux étaient ceux qui élaboraient et commentaient la question sans voir qu’elle était dénuée de pertinence. Ils devaient pourtant pour cela écarter de leur conscience une information évidente: un premier de l’an ne peut être un treize. Dans le cas qui nous intéresse, tout se passe comme si les votants s’étaient tenus un raisonnement inconscient qui impliquait, pour accéder à une présupposition donnant de la pertinence à la question, la mise entre parenthèses d’éléments pourtant relativement évidents: il y a de longues procédures d’autorisation de construire, il ne s’agit guère que d’un détail de construction, il n’y a que très peu de musulmans en Suisse, ils ont droit à leurs symboles comme les chrétiens ont droit à leurs clochers et les israélites à leurs synagogues, etc.

Bien sûr, on comprend pourquoi Oskar Freysinger déclare en substance (24 heures du mardi 1er décembre) qu’il «assume des simplifications» et qu’il faut savoir prendre des décisions. C’est manifestement ce qu’ont fait certains de nos votants, et le vote d’humeur passe aussi par une forme de duperie de soi-même: j’ai vaguement conscience que ce que je vote n’est pas entièrement réfléchi, mais je laisse cette pensée en dehors de mes soucis, voire je la relègue dans des zones moins visibles de ma conscience. La raison en est le biais cognitif de confirmation: il m’est moins coûteux de confirmer mes croyances existantes que de les mettre en révision.

Les Huguenots des «refuges», s’ils sont soulagés des votes dans leurs terres historiques d’accueil, doivent avoir aujourd’hui une pensée pour la révocation de l’Edit de Nantes, qui signait une victoire de l’obscurantisme – qui aujourd’hui n’est pas toujours où l’on croit – sur la raison.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.