On pourrait peut-être raconter l’histoire autrement. J’en suis sûr. Je suis même à deux doigts de penser que c’est un peu urgent. Parce que globalement, depuis une grosse quinzaine de mois, et surtout vers la fin, on a commencé à perdre le fil. Et quand je dis on, c’est ce «on» qui ne peut être que diffus, ce «on» qui nous souffle sa mélodie douteuse dans les oreilles et finit par l’emporter sur nous. On est l’ennemi de nous. Voyons pourquoi.

Depuis le mois de février 2020, nous, et non pas un improbable «on», vivons ce que nous n’avions jamais pensé vivre. Une pandémie qui nous énerve, n’en finit pas de nous diviser, nous qui en décortiquons les tenants et les aboutissants jusqu’à la nausée, faute de mieux.

Des tonnes de questions

Nous nous demandons si tout cela est bien réel, nous nous déchirons sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire, nous avons nos Eglises, nos obédiences, de plus en plus définitives et irréconciliables. Nous sommes tantôt complotistes, tantôt dociles, nous sommes crédules, nous ne sommes pas dupes, nous sommes d’accord, nous ne sommes pas d’accord.

Ai-je le droit de ne pas me faire vacciner? Le certificat covid va-t-il tuer ma liberté? Etait-ce bien nécessaire de fermer les restaurants ou les campings, ma vie de jeune plus très jeune vaut-elle moins que celle d’un vieux pas si vieux?

Des questions comme s’il en pleuvait, sur des tons qui s’embrasent et se détestent. On parle, beaucoup. Mais on ne dit plus grand-chose. Nous nous écoutons parler, nous nous saoulons de discorde à courte vue. Et nous passons à côté de notre sujet. Ce qui est bien dommage puisque notre sujet est un miracle. Un miracle aussi soudain et monumental que le mal qui nous frappe.

La médecine réinventée

Depuis le mois de février 2020, et en dépit de tous les efforts que nous déployons pour ne pas nous en rendre compte, nous tirons à la même corde. Peut-être pour la première fois. Et quand je dis nous, c’est tout le monde cette fois, de Reykjavik à Calcutta. Il y a quinze mois, nous étions comme des lapins dans la lumière des phares, face à l’impossible. Quinze mois plus tard, nous avons réinventé la médecine, développé un vaccin, puis deux, puis trois. En mettant nos plus faibles à l’abri, ces plus faibles à l’aune desquels nous mesurons notre dignité.

Nous ne sommes pas sortis d’affaire. Dire qu’il nous reste du pain sur la planche serait un euphémisme ridicule. Tout reste à faire. Et tout, c’est beaucoup. Mais nous avons le droit, vous, moi, eux, ils, elles, de nous arrêter une seconde pour nous regarder, les uns, les autres, avec un sourire dans les yeux.

Nous avons fait plus que nous ne l’aurions jamais osé l’imaginer. Mesurons-le. Savourons-le. Capitalisons-le, diraient les modernes. Et construisons. Nous en sommes capables.


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Eclairer le monde pour ne plus le voir, c’était vraiment indispensable?

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