Les images parlent d'elles-mêmes. Des immeubles écroulés. Des chaussées éventrées. Et des villes transformées en gigantesques camps de réfugiés, avec pour seuls toits des bâches huilées et des parapluies. Les dégâts matériels du tremblement de terre qui a touché la province du Sichuan, au centre-ouest de la Chine, il y a une semaine, sont immenses. Ce lundi, le bilan du séisme se chiffrait à plus de 71000 morts et disparus, sans compter le déplacement d'au moins 4,8 millions de personnes.

Quelques heures à peine après la catastrophe, la télévision chinoise d'Etat s'est littéralement transformée, en lançant des opérations spéciales et une couverture extensive de la crise. Les intempéries qui avaient bloqué le sud et le centre du pays pendant plus de trois semaines en janvier et février lui avaient en quelque sorte servi de répétition générale. L'ensemble des chaînes du groupe CCTV avait alors été mis à contribution pour relayer les informations sur l'étendue des dégâts et faire parler les témoins. Mais la gravité du problème, sous-estimée par Pékin, et les mauvaises conditions de transport avaient limité la couverture de l'événement. D'autant que le nombre de victimes s'était officiellement limité à une centaine de personnes seulement.

La situation présente est bien différente. L'accès moins compliqué à la plupart des localités touchées facilite le travail des journalistes officiels. Tous les jours, les correspondants locaux sont interrogés sous la pluie, sous le soleil, de jour comme de nuit, afin de répondre aux attentes des téléspectateurs. Les images de destructions succèdent aux interviews de familles ou de proches des victimes et, quasiment heure par heure, la chaîne CCTV-1 relaie le bilan des autorités centrales.

Si l'on ajoute à ces images un traitement relativement rapide de l'information par les journalistes étrangers sur le terrain, à qui l'accès n'a pas été interdit, l'ensemble donne l'impression d'un tournant dans la politique de gestion des crises par les autorités centrales. Pour que Pékin comprenne enfin l'utilité et les avantages de la transparence, il aura donc fallu, selon certains observateurs, deux fiascos: celui du SRAS en 2003, où Pékin nia toute propagation du virus pendant plusieurs semaines et refusa l'entrée d'experts internationaux avant d'être forcé à avouer l'évidence; et celui du Tibet, ces deux derniers mois.

Mais il y a une grande naïveté à défendre ce point de vue. Dès les premières heures de la crise, le ton qu'allait rapidement prendre la couverture médiatique chinoise était édifiant, et tout sauf improvisé. De la cabine de son avion qui le mène au Sichuan, le chef du gouvernement Wen Jiabao ânonne le texte qu'il vient d'écrire à l'intention de la population chinoise: «Mes camarades citoyens, face à un tel désastre, nous avons besoin de calme, de confiance, de courage et d'une organisation efficace. [...] Ce n'est qu'avec le travail commun du public et des soldats sous la direction du comité central du Parti communiste et du gouvernement que nous pourrons dépasser le désastre.»

Deux heures après le séisme, l'appareil de propagande était en marche. Les médias officiels chinois allaient suivre, lors de cette crise, le processus déjà rodé pendant les intempéries de cet hiver: témoignages de Chinois en pleurs ou affectés par la catastrophe; intervention de l'Etat via ses dirigeants ou ses représentants, l'Armée populaire de libération, la police armée, les infirmiers et les médecins; et, finalement, Chinois soignés ou réconfortés, prêts à aborder positivement leur vie future.

Les journalistes officiels chinois ne sont pas sortis de ce moule, obligés de suivre Wen Jiabao à travers les zones touchées. Son rôle, comme chef du gouvernement, est d'apparaître comme proche du peuple et de ses malheurs afin de l'assurer du soutien du pouvoir et d'atténuer la colère des sinistrés. Même si le ton peu compassionnel de sa première intervention a fait couler beaucoup d'encre sur les forums internet et provoqué de vives critiques dans les milieux intellectuels. La campagne «Wo Men Zai Yi Qi» («Nous sommes tous ensemble») martelée à la radio et à la télévision n'est que l'exemple le plus grossier de cette propagande.

Celle-ci a d'ailleurs largement fonctionné, ce qui est bien naturel vu les dégâts et le nombre de victimes. La population a été si touchée que trois minutes de silence ont eu lieu hier à 14h28, heure locale, soit une semaine jour pour jour après le séisme: les sirènes antiaériennes de tout le pays ont retenti, les gens sont sortis de chez eux, les feux de signalisation sont passés au rouge, les voitures se sont arrêtées et ont klaxonné.

Nombre de journalistes chinois, croisés dans les zones touchées, ont pourtant exprimé leur regret de ne pouvoir traiter l'information comme ils l'auraient voulu, c'est-à-dire en faisant état des griefs de la population. Contrairement à ce que dit Pékin, la prise de décision s'est révélée déficiente et les secours ont parfois mis trois jours pour atteindre les sites les plus reculés comme Yingxiu. La fragilité des édifices scolaires de la région a également attisé le mécontentement des habitants. Selon l'agence de presse officielle Xinhua, 6900salles de classe et dortoirs se seraient effondrés pendant le séisme, sans compter les équipements des zones proches de l'épicentre.

La propagande chinoise n'a pas été dirigée uniquement vers la population. La transmission des images à l'étranger a indéniablement visé à y susciter un sentiment de compassion, tout à fait compréhensible à l'échelle de cette catastrophe. Contrairement à la Birmanie, Pékin a tout simplement compris l'intérêt à transmettre des images de désolation pour soigner son image face au reste du monde et attirer l'aide financière internationale. Pourtant la Chine possède les moyens économiques de gérer seule cette tragédie, ce qui n'est évidemment pas le cas de son voisin birman. Alors qu'elle faisait face aux pires critiques il y a encore deux semaines pour son traitement de la crise tibétaine, la voilà aujourd'hui «blanchie».

Le quotidien des journalistes étrangers ne s'est pas non plus avéré aussi aisé que le nombre de reportages publiés a pu le laisser croire. La plupart des voies d'accès aux localités sinistrées étaient bloquées par la police, et passer par des petites routes était nécessaire pour y accéder. C'est en fait la priorité donnée au soutien aux victimes par rapport à la surveillance des journalistes qui a favorisé le travail de ces derniers, plus qu'une volonté de transparence. Preuve en a été donnée depuis vendredi: une fois la situation stabilisée et les secours organisés, les zones ont été fermées aux étrangers. Les vieux réflexes d'opacité des autorités n'ont pas tardé à reprendre le dessus.

Le gouvernement a également cherché à empêcher indirectement les journalistes étrangers de travailler. Tous les chauffeurs privés du Sichuan ont reçu par SMS l'ordre des autorités de ne pas transporter de journalistes étrangers - un ordre qui a été loin d'être suivi. Il n'était également pas rare que lors d'entretiens réalisés dans la rue avec des Chinois, des fonctionnaires s'approchent pour les intimider en leur disant de ne pas parler aux journalistes étrangers, «puisqu'ils transformeront vos propos», comme assura l'un d'entre eux, pensant que ledit journaliste ne comprenait pas un mot de mandarin.

Le déroulement des opérations laisse pourtant quelque espoir. Volontaire ou non, instrumentalisé à des fins politiques ou non, le changement a été saisissant entre la quantité d'informations diffusées pendant l'épidémie de SRAS et juste après cette crise-là. Même si comparaison n'est pas raison: il aurait été difficile pour Pékin de cacher un séisme de cette étendue à l'heure d'Internet et du téléphone portable.

La réaction de la population, avide de chiffres et de faits objectifs, est également un gage de progrès. La quasi-totalité des habitants des régions sinistrées a ainsi accueilli avec le sourire les journalistes étrangers. Nombre d'entre eux allaient même au-devant d'eux pour témoigner et même leur apporter à boire et à manger: le fait qu'ils restent perçus comme les seuls à pouvoir être objectifs face à des médias nationaux largement censurés ou corrompus prouve que la propagande gouvernementale, qui vise à les décrédibiliser, n'a qu'un impact limité.

Ensuite, grande première après un accident arrivé sur le sol chinois, Pékin a finalement accepté l'arrivée de secours spécialisés venus de Tokyo, de Séoul, de Singapour et de Moscou, ainsi que des envois de matériels, notamment de Paris et de Washington. Bien que trop tardivement, ce qui a probablement empêché de sauver de nombreuses vies. Serait-ce la première marque d'aveu par la Chine qu'elle n'est pas infaillible, preuve d'une confiance en soi et surtout condition sine qua non à de véritables discussions avec ses interlocuteurs?

Encouragés par tant d'efforts et stimulés par cet appel d'air, de nombreux intellectuels chinois ont ainsi applaudi le gouvernement pour sa nouvelle volonté de transparence, afin de l'engager à poursuivre dans cette direction. Les prochains mois, et notamment la gestion des Jeux olympiques de Pékin, permettront peut-être d'évaluer le degré de ce changement.

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