Tokyo Selfie

Miroirs robotiques

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Samedi dernier, Tokyo détrempée, fatigue de fin de soirée. J’allume ma télé. Je zappe, de talk-show culinaire en starlettes extasiées. Et puis cette étrange vision: Matsuko Deluxe, commentatrice acérée et fameux travesti des médias japonais, campée sur un plateau face à face avec… elle-même. Matsuko et son étrange double sont là, mêmes robes noires, mêmes chignons, mêmes doubles mentons, à échanger des witz. Je mets quelques secondes à saisir que le doppelgänger est un androïde baptisé «Matsukoroïde», sorte de miroir robotique développé par le célèbre Hiroshi Ishiguro.

Ce ponte de l’Université d’Osaka s’est employé au cours des 20 dernières années à créer des répliques de toutes sortes – y compris de sa propre fille et de lui-même. Avec sa start-up A-Lab, Ishiguro développe des peaux synthétiques ultrasensibles, des actuateurs capables d’imiter les mouvements du visage, et des yeux translucides dotés de regards véritables. «Un jour, la frontière entre l’humain et la machine disparaîtra», dit-il en conférence. Les robots d’Ishiguro pèchent encore au niveau de l’intelligence artificielle. Mais les patrons d’A-Lab sont formels: d’ici à 10 ans, le problème sera réglé.

En attendant, il arrive à Ishiguro d’envoyer ses propres androïdes à des conférences lorsqu’il est lui-même retenu ailleurs par un autre engagement. «Mes robots sont comme des haut-parleurs très sophistiqués», dit-il. Lorsque son équipe en a placé un dans un café, en Autriche, et l’a piloté depuis le Japon via le Web, «la moitié des gens n’ont pas remarqué qu’il s’agissait d’une machine». Le robot, un substitut? Un accessoire de présence télécommandé, voire indépendant? «Pour l’heure, nos androïdes ne sont pas autonomes, dit Ishiguro. Mais, en comparaison d’un écran, ils déploient une présence considérablement humaine. C’est aussi une forme d’intelligence.»

Le changement de paradigme lié au Net et aux technologies de l’information se traduit par une réorganisation profonde, parfois une fracture, des rapports entre l’image et la matière, entre le numérique et le physique. La digitalisation de nos vies, la dématérialisation des relations et l’accélération de l’information semblent souvent mettre en contradiction les deux termes de cette équation. L’androïde intervient exactement à l’interface de ces deux dimensions, à leur point de contact, sur leur ligne d’horizon. Si l’ère du robot est pareillement imminente, c’est parce que avec l’androïde, justement, l’image devient matière, et la matière image.

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