Nous faisons les mêmes erreurs sur l'Iran que, naguère, sur l'URSS. Parce que nous avons promu l'islamisme au rang d'ennemi de substitution, parce que son opacité, sa violence et ses incantations rappellent celles du communisme, parce qu'il est, comme le communisme, antioccidental et internationaliste, nous nous sommes persuadés qu'il serait la religion du prochain siècle, fatalité historique et foi des gueux, qui nous menacerait longtemps et nous ébranlerait peut-être.

Alors, nous ne voyons pas. Vingt ans seulement après la révolution iranienne, vingt ans après son triomphe, l'islamisme est partout en déclin. A Téhéran, le problème est maintenant de savoir comment en sortir en évitant un chaos sanglant. En Algérie, là même où il fut si près de gagner, il rend les armes, divisé, éclaté, démonétisé. Il recule en Turquie, vient de perdre une guerre au Pakistan, s'essouffle dans les banlieues françaises. En Egypte, son berceau, là où il était né dans les années 20, le massacre de Louxor l'a déconsidéré en faisant reculer le tourisme, premier gagne-pain d'une population misérable.

A Téhéran comme ailleurs, l'islamisme souffre du même mal: l'épreuve des faits. A un monde humilié, sorti de l'oppression coloniale pour tomber dans la corruption des partis uniques ou la gabegie des dictatures féodales, il avait promis la justice sociale et la morale, une fierté retrouvée. Quête d'une identité perdue, aspiration passionnée au retour d'un passé mythifié, l'élan religieux avait ainsi balayé le chah avant d'infliger, douze ans plus tard, une déroute électorale au FLN algérien. Dans le bruit des bombes et le silence des voiles, une révolution mondiale était en marche. L'islamisme croyait avoir battu l'URSS en Afghanistan et reconquis l'Asie centrale sur le communisme. Il se voyait supplanter les Etats-Unis en Asie du Sud-Est, s'étendre en Europe, en Afrique, en Amérique. A grands coups de vert, les mappemondes islamistes dessinaient l'irrésistible avancée d'une déferlante enfiévrée, mais cinq Iraniens sur six ont moins de 30 ans, un musulman sur deux moins de 20 ans.

Ce que l'islamisme croyait être sa force est devenu sa perte. Partout de par le monde, la jeunesse de l'Islam, sa jeune garde, a en effet grandi dans la faillite de cette utopie. Expérience faite, elle s'en détourne comme on dessaoule. Dans les brumes d'une gueule de bois, les jeunes musulmans découvrent que les islamistes n'ont rien su résoudre là où ils étaient au pouvoir et que, là où ils y aspiraient, ils n'ont porté que la vaine barbarie d'une bataille perdue.

Total, l'échec était inscrit car l'islamisme était fondé, comme l'explique Gilles Kepel, l'un des meilleurs islamologues occidentaux, sur une alliance impossible. Ses gros bataillons, c'était la jeunesse urbaine, issue de l'exode rural, jetée sur les trottoirs sans ressources, ni repères, ni formation. Devant les vitrines, ils rêvaient de consommation. Devant les femmes, d'une épouse qui les reconnaisse pour maîtres. Devant la modernité, de traditions embellies par la frustration qu'elle suscitait en eux. Déjà majoritaires, ils étaient la masse de manœuvres, les sans-culottes, ces «déshérités» qu'allait utiliser l'autre grande force de l'islamisme, la petite bourgeoisie commerçante et pieuse, menacée par l'occidentalisation et tenue à l'écart des grands marchés par les féodaux ou la nomenklatura.

Ces deux grands piliers de l'islamisme n'avaient en commun qu'une rancœur, assez pour une révolution, pas assez pour un contrat social. En Iran, leurs fédérateurs furent les jeunes universitaires révoltés, dégoûtés des valeurs occidentales que brandissait le pouvoir impérial, un moment tentés par le marxisme-léninisme et vite convaincus que la religion leur apporterait plus de soutiens que le communisme.

Un esprit aussi avisé que Michel Foucault put croire un temps que ces mao-islamistes inventaient une nouvelle idéologie, version musulmane de la théologie de la libération. Ils furent en effet le fer de lance de l'imam Khomeyni, ses troupes, mais quand les ayatollahs eurent confisqué tout le pouvoir à leur profit, leurs ambitions modernistes cédèrent vite le pas à l'obscurantisme. A trop jouer avec la théocratie, on ouvre la porte à l'inquisition, qui a dévoré la plupart des étudiants de 1979. Ceux qui lui ont échappé en se ralliant au nouveau régime tentent aujourd'hui, comme Abdolkarim Soruch, le «Luther musulman», de réconcilier religion et liberté, islam et modernité. Ce sont ces hommes-là, discrets alchimistes de l'islam de demain, qui influencent la nouvelle génération étudiante, celle qui vient de descendre dans les rues de Téhéran.

Quant aux déshérités, ils le sont plus que jamais car pendant qu'on voilait les femmes, les réformes sociales ont été passées à la trappe. La révolution islamiste a épargné les défis de la mondialisation aux commerçants du bazar. La petite bourgeoisie traditionaliste a profité de la fermeture économique du pays. Les apparatchiks enturbannés ont, eux, fait main basse sur les fortunes de la cour, converties en «fondations» dont l'appareil théocratique tire sa puissance financière, mais l'abîme entre riches et pauvres reste aussi profond.

La coalition islamiste a volé en éclats. Sans-culottes d'un côté, bazaris et clergé de l'autre, les islamistes sont désormais face à face avec pour arbitre l'armée, elle-même divisée entre officiers liés au régime et casernes où le malaise grandit. L'armée est devenue incontournable, comme elle l'est en Algérie où, après avoir lâché le FLN comme l'armée iranienne avait lâché le chah, elle a délibérément abandonné des régions entières aux islamistes, laissant face à face déshérités et petite bourgeoisie, Groupes islamiques armés et Armée islamique du salut. Après cinq ans de massacres insensés et de racket, l'AIS et ses partisans ont préféré l'armée aux GIA et c'est ainsi qu'a pu émerger la solution Bouteflika. Même évolution encore en Turquie. Là-bas, les militaires n'avaient toléré l'arrivée au pouvoir des islamistes que dans le cadre d'une alliance avec le centre droit à laquelle ils ont mis terme sitôt que cette coalition a fait éclater la contradiction sociale fondamentale du parti de Dieu. Là-bas non plus, l'islamisme n'a pas tenu l'épreuve des faits.

Sous l'islamisme comme sous le communisme, il y a des sociétés en mouvements, des intérêts et des classes qui s'opposent. Pas plus qu'on ne l'aurait dû en URSS, on ne peut raisonner en Iran en catégories de «durs» et de «libéraux». Il y a des durs qui veulent nier les réalités et refusent toute évolution. Il y en a d'autres, souvent les plus répressifs, qui savent que le régime ne peut plus continuer ni à imposer le puritanisme absolu à la jeunesse ni à tenir l'économie iranienne à l'écart du monde. Ceux-là acceptent le changement, le demandent même, souhaitent diminuer l'influence du Bazar, mais veulent procéder à la chinoise, sans ouverture politique et en gardant le contrôle de l'ouverture économique.

Entre ces deux courants de l'orthodoxie, la palette d'attitudes est complète et, comme en URSS, certains des durs s'appuient sur le Gorbatchev local, Mohamad Khatami, dans l'espoir d'organiser le changement dans la continuité. Religieux et fin connaisseur de la philosophie occidentale, «l'ayatollah Gorbatchev» s'était fait triomphalement élire président il y a deux ans en faisant de «l'Etat de droit» son slogan. Depuis, il navigue à vue entre un pays, jeunes et femmes en tête, qui le pousse à la rupture et un appareil qui veut le neutraliser sans oser le démettre.

Comme Gorbatchev, Khatami table sur la presse, la société civile et la montée en puissance des syndicats et des organisations sociales. Son arme, c'est sa popularité et l'impatience de la population. Celle de ses adversaires, c'est l'armée, les fondations et les milices islamistes. Entre eux, seule la guerre d'usure est permise car les conservateurs ne sont pas sûrs de l'armée et les khatamistes ne veulent pas risquer une confrontation qui plongerait, d'un jour à l'autre, le pays dans la guerre civile. D'un côté comme de l'autre, on avance, on recule. Sorti de sa bouteille, le génie de la contestation est à l'œuvre. Le post-islamisme est en marche. Reste à trouver la transition.

B. G.

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