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Mismatch évolutif

Homo sapiens est doté de bonnes capacités d’adaptation aux changements de son environnement. Et pourtant, face à la menace du changement climatique, il reste inactif. Comment expliquer ce phénomène du point de vue de l’évolution?

La dernière réunion de Doha a accouché d’une souris. Ce qui devait être la prolongation sinon l’élargissement du Protocole de Kyoto, un nouveau traité rassembleur et engageant portant une vision pour notre futur, a quasiment enterré le processus. A de rares nations près, le monde se résigne à une accélération du réchauffement climatique… Comme si on préférait jouer notre avenir aux dés. L’attitude d’Homo sapiens est étrange. D’une part, nous sommes dans le déni des dommages que l’on cause à la biosphère et, par ricochet, à notre propre espèce. D’autre part, même lorsque nous sommes conscients de notre impact, l’action nécessaire pour en éviter les conséquences n’est que rarement mise en œuvre. Pourquoi?

L’étude des processus évolutifs nous apprend que la pression de sélection conduit à l’ajustement – avec un certain décalage temporel – d’une espèce aux changements environnementaux qui s’opèrent autour d’elle. Dans la guerre des armes évolutives, celui qui est sur la défensive a pratiquement toujours une bataille de retard par rapport à l’assaillant (ennemi ou pathogène), quelle que soit l’issue de la confrontation. En d’autres termes, une espèce ne peut s’adapter qu’à un changement auquel elle a déjà été confrontée; la seule adaptation biologique ne permet pas de s’adapter par anticipation à un changement en cours ou à venir, de teneur et d’ampleur inconnues.

Ainsi, biologiquement, nous adoptons encore et toujours les bons réflexes. Lorsque quelqu’un force votre propriété privée, par exemple: nos ancêtres savaient chasser les ours qui pénétraient dans leurs cavernes. Ou lorsqu’on tourne autour de votre partenaire, la jalousie vous envahit: elle a causé des myriades d’homicides depuis la nuit des temps… Mais nous n’avons par contre pas pu apprendre les bonnes réponses aux changements globaux – d’une nature et d’une ampleur toutes nouvelles – qui s’opèrent sous nos yeux, ceci faute d’y avoir jamais été confrontés par le passé.

La seule parade possible reposerait donc sur l’intégration intellectuelle (on quitte l’adaptation biologique pour l’adaptation culturelle) de faits scientifiques, qui exigent par ailleurs une capacité d’anticipation collective plutôt qu’individuelle. Or, nous semblons totalement démunis face au réel enjeu des changements que nous opérons au sein de la biosphère. Peut-être parce que, malgré un cerveau très sophistiqué, nous sommes justement dans une situation de type «mismatch» évolutif, au niveau culturel: pas assez évolués pour adopter la bonne stratégie!

Les Mayas ont prédit la fin d’«un» monde pour ce vendredi. Gageons que la nouvelle ère qui s’annonce sonnera le glas du déni et de l’inaction qui nous ont caractérisés jusqu’ici. J’ose donc vous dire, plein d’espoir: à l’ère prochaine!

* Professeur d’écologieà l’Université de Berne

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