Éditorial

Mission accomplie pour Erdogan

Les électeurs turcs accordent pratiquement les pleins pouvoirs à Recep Tayyip Erdogan. Et gomment la frontière entre démocratie et dictature

Rendez-vous aux alentours de 2033! Tout va bien pour Recep Tayyip Erdogan: en remportant les élections de ce dimanche, le président turc a pratiquement obtenu la certitude de diriger son pays une quinzaine d’années supplémentaires. Les résultats, il est vrai, ont été un peu moins bons pour son parti, l’AKP, au scrutin législatif qu’ils ne l’ont été pour sa propre personne lors de l’élection présidentielle. Mais Recep Tayyip Erdogan s’en accommodera sans peine: ces élections étaient précisément celles par lesquelles la Turquie devait finir de se jeter dans les bras d’un «hyperprésident». Qu’ils soient membres de la majorité ou de l’opposition, les parlementaires ne feront plus que de la figuration, tout comme les juges ou les journalistes. Quant au premier ministre… il n’y en aura plus, ce poste ayant été supprimé lors des changements constitutionnels qui entreront en vigueur après cette élection.

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C’est avec un volontarisme un peu suspect que les uns et les autres ont tenté de conserver le suspense jusqu’au bout, en insistant sur les chances de Muharrem Ince, le principal rival d’Erdogan. Mais le candidat de l’opposition n’a pas fait le poids. Dans un pays placé sous état d’urgence depuis la tentative de coup d’Etat de 2016, avec des médias aux ordres et une opposition, autant politique qu’intellectuelle, soumise à une implacable répression, la machinerie du président et de son parti-Etat était inarrêtable.

Recettes partagées

Mais la répression ne fait pas tout. Dans sa patiente prise de pouvoir total, Erdogan a pu compter sur des recettes qui font aussi florès ailleurs. Exalter les valeurs traditionnelles et exploiter les ressentiments d’une partie de la population, qui s’estimait, à raison, laissée pour compte sur le chemin de la modernité et de la globalisation (dans l’immensité turque, les habitants des villes moyennes et des campagnes); monter en épingle des ennemis de la nation (les Kurdes et les instigateurs supposés du coup d’Etat raté); recourir, enfin, à des fantasmes du passé, pour y puiser des arguments nationalistes et religieux, quitte à les intégrer dans une imagerie en carton-pâte (l’appel à la grandeur de l’Empire ottoman)…

De la Russie aux Etats-Unis, de l’Egypte à la Hongrie, de l’Italie aux Philippines, cette sorte de mode d’emploi visant à abattre, ou du moins à faire vaciller, le modèle démocratique est pareillement à l’œuvre. Avec des similarités d’autant plus frappantes que, dans le monde des hyperprésidents et des superpatriotes, les recettes de succès circulent bien, à défaut des personnes. C’en est presque devenu la règle.

Apathie de l’Occident

S’il faut laisser à Recep Tayyip Erdogan le principal mérite de sa dérive autoritaire, l’Occident l’a ainsi un peu aidé: revirement complet sur la perspective d’une possible adhésion de la Turquie à l’Union européenne, indifférence à l’égard des 3 millions de réfugiés syriens qui tendent la situation dans le pays, apathie plus grande encore face à l’aventure guerrière de la Turquie contre les Kurdes de Syrie… L’Occident, il est vrai, était bien assez occupé, aux prises avec la flambée de ses propres fantasmes.

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