Il était une fois

Mister Sykes et Monsieur Georges-Picot, le crayon à la main

La France et la Grande-Bretagne ont été, avec la Russie, les dessinatrices de la carte proche-orientale. Elles se veulent aujourd’hui les protagonistes d’une nouvelle carte (réparatrice?) sur laquelle les droits des sociétés humaines auraient plus de poids que les droits territoriaux

Il était une fois

La France et la Grande-Bretagne préconisent la levée de l’embargo européen sur les armes à la Syrie au cas où la Conférence de Genève ne déboucherait sur rien. Bravant le temps, comme si une imprégnation historique dictait encore leur politique étrangère, les deux anciennes puissances coloniales sont seules au sein de l’Union à se projeter sur la scène du Proche-Orient ou du Maghreb pour y faire valoir des intérêts politiques. Le passé les tient. Elles ont été, avec la Russie, les dessinatrices de la carte proche-orientale. Elles se veulent aujourd’hui les protagonistes d’une nouvelle carte (réparatrice?) sur laquelle les droits des sociétés humaines auraient plus de poids que les droits territoriaux. La Russie, encore une fois, est de la partie. Les Etats-Unis souhaiteraient ne pas l’être.

Ils ne l’étaient pas au début du XXe siècle quand l’Empire ottoman faisait la démonstration de son incapacité à administrer son territoire. La Russie, la Grande-Bretagne et la France en convoitaient de larges portions. Le tsar visait Constantinople pour réaliser enfin le vieux projet russe d’accession à la Méditerranée, ambition toujours barrée par Londres. La couronne britannique cherchait à sécuriser ses routes terrestre et maritime vers l’Inde, la Mésopotamie et le canal de Suez. Quant à la France, protectrice attitrée des chrétiens d’Orient, elle se voyait justifiée d’étendre son contrôle sur une zone correspondant au Liban et à la Syrie actuels.

De toutes les menaces qui pesaient sur l’empire, les Jeunes-Turcs, qui avaient pris le pouvoir en 1908, retenaient surtout celle de la Russie, qui s’était déjà matérialisée par deux guerres, en 1828 et en 1854. Quatre mois après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la Russie s’étant alliée à la Grande-Bretagne et à la France, Enver Pacha, le chef des Jeunes-Turcs, se rangeait dans le camp allemand. Quatre empires allaient dès lors se disputer l’espace compris entre la mer Noire, la mer Rouge, la Méditerranée et le golfe Arabo-Persique.

Pour affaiblir les Ottomans, les Britanniques choisirent de soulever les Arabes en leur promettant l’indépendance.

Au tout début de la guerre, le chérif Hussein, l’influent chef religieux de La Mecque et des tribus du Hedjaz, avait vu le parti qu’il pourrait tirer d’une éventuelle défaite ottomane. Il avait pris sur lui de demander l’aide de la couronne anglaise. Après des hésitations, celle-ci entra en matière, incertaine toutefois sur la nature des exigences de Hussein: voulait-il l’indépendance du Hedjaz ou de toute l’Arabie? La question fut repoussée à plus tard, l’urgence était à l’action.

A Damas, des sociétés secrètes arabes organisées au sein de l’armée ottomane avaient aussi un plan, inscrit de façon détaillée sur une carte, dite «protocole de Damas»: la création d’un Etat sur tout le territoire arabe, du sud de l’Anatolie jusqu’à Aden, non compris, et de Jaffa à Bassorah. Les rebelles entreraient en action si Hussein acceptait de porter le mouvement sous son nom, au titre de futur roi, voire de calife. Le chérif accepta. Il fit sien le protocole de Damas et, le 14 juillet 1915, le transmit au haut-commissaire britannique au Caire, Henry McMahon, abasourdi: c’était décidément exagéré! Dans sa réponse à Hussein, il confirmait le désir de la Grande-Bretagne de favoriser l’indépendance de l’Arabie mais sans se prononcer sur les frontières. Au contraire, Hussein répondait en soulevant quantité de détails qui obligeaient son interlocuteur à se découvrir. Leur correspondance allait durer six mois et faire l’objet de controverses politico-historiques pendant plusieurs décennies: qui avait promis quoi, quand, pourquoi?

Pendant que les deux interlocuteurs épistolaires élaboraient péniblement les contours d’une future Arabie indépendante, deux autres personnages, le Britannique Mark Sykes et le Français François Georges-Picot, dessinaient à Londres la carte qui conviendrait aux puissances: la France se prendrait l’espace de la Syrie et du Liban actuels et la Grande-Bretagne l’Irak. Chacune de leurs possessions serait divisée en deux, une zone A administrée directement par la métropole et une zone B confiée à un «roi arabe» agissant sous protectorat. La Russie obtiendrait, outre Constantinople, la partie orientale de l’Anatolie. La Palestine, avec Jérusalem, deviendrait un condominium international.

L’accord Sykes-Picot était secret. N’en connaissant donc rien, Chérif Hussein lançait en 1916 la rébellion arabe qui allait bouter les Ottomans hors de la péninsule arabique pour arriver, en septembre 1918, à Damas. Mais trop tard. Les Britanniques étaient déjà entrés à Jérusalem, entendant faire de la Palestine un foyer national juif (déclaration Balfour). Ils n’avaient plus besoin des Arabes puisque les Ottomans perdaient la guerre, que les Bolcheviks, vainqueurs du tsar, renonçaient à l’expansion territoriale. Ils étaient maîtres du Proche-Orient.

Ils n’auraient rien donné à la France si les combats n’avaient pas continué en Europe. Là, leur alliée comptait. La Syrie leur fut donc octroyée comme prévu. Un «congrès national syrien» n’en proclama pas moins l’indépendance, en 1920, avec pour roi l’un des fils d’Hussein, Fayçal, qui avait mené la campagne anti-ottomane. Après le traité de San Remo, qui confirmait la possession française, l’indépendance était noyée dans le sang. Exilé de Syrie, Fayçal allait devenir le roi de l’Irak sous mandat britannique jusqu’à sa mort, en 1933. L’unité arabe resterait un rêve, aux conséquences inépuisables. Source: l’ouvrage remarquable de Jonathan Schneer, The Balfour Declaration, The Origins of the Arab-Israeli Conflict, Bloomsbury, 2010.

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