Opinions

«Mitch», tragédie politique. Par Luis Lema

Il y a bien longtemps que les catastrophes n'ont presque plus rien de «naturel». Par son ampleur effrayante, par les effets en chaîne meurtriers qu'il continue de provoquer, le cyclone Mitch vient confirmer ce que l'on savait déjà: c'est lorsqu'on est pauvre que l'on a le plus de risques d'être frappé. Ou, dit en d'autres termes, ce genre de «phénomènes naturels» ravageurs ne sont, en définitive, rien d'autre de nos jours que des révélateurs pour un pays donné des carences en moyens, en infrastructures, bref en développement.

Comparer le très lourd bilan qu'a provoqué Mitch sur son passage en Amérique centrale aux dégâts incomparablement inférieurs qu'il aurait produits s'il avait choisi une route l'amenant un peu plus au nord, en traversant la Floride par exemple, est certes un exercice un peu simpliste. Cela n'en reste pas moins hautement parlant. Révélateur des conditions de vie qui règnent en «temps normal» dans ces pays. Rappel de ces bidonvilles insalubres dans lesquels vivre est déjà une tragédie quotidienne, indépendamment du déchaînement ou non des éléments; de ces désastres écologiques, provoqués aussi bien par les habitants dans leur quête souvent désespérée pour survivre que par des entreprises étrangères sans scrupules. Car c'est bien sûr la fragilité des habitations des bidonvilles qui les rend pareillement vulnérables aux caprices de la nature. Ce sont entre autres la déforestation forcée par la pratique de la monoculture et les incendies de forêt incontrôlés qui appauvrissent les sols et les rendent par conséquent incapables d'absorber la moindre crue, aussi «naturelle» soit-elle.

Mais dans ce panorama général – qui veut qu'à l'heure de la globalisation le monde ne subit pas un cataclysme sur un pied d'égalité – l'Amérique centrale occupe de surcroît une place bien particulière. A elles seules, les multiples initiatives occidentales qui visent à présent à effacer la dette de ces pays, pour être bienvenues et à franchement parler inévitables, démontrent en creux combien la région a accumulé de dettes de toutes sortes.

C'est que – faut-il le rappeler? – avant d'être le mortel exutoire d'un cyclone, les pays de la région ont longtemps été le terrain de jeu de dictateurs barbares, mais aussi les pantins de grandes puissances pour lesquelles ils revêtaient au cours de la guerre froide un intérêt outrageusement qualifié de «vital». L'Union soviétique «tenait» notamment le Nicaragua face à des Etats-Unis portant à bout de bras un Salvador destiné à servir de rempart au communisme. Tour à tour moyen de pression, de chantage ou de corruption, l'aide économique, dans ce contexte, servait à tout sauf à répondre aux besoins de la population. Cette pluie temporaire de roubles et de dollars a eu des effets aussi dramatiques que le dénuement qu'elle camouflait: elle a fini de rendre ces pays totalement dépendants de l'aide étrangère, autant qu'ils l'étaient déjà du café et de la banane.

Remettre à zéro les compteurs de la dette pour des motifs cette fois exclusivement humanitaires, ce serait donc aussi une manière pour les Occidentaux de tirer un trait définitif sur ce passé. Il est temps: ces pays déjà miséreux et surendettés risquent, si rien de réellement exceptionnel n'est entrepris, de se transformer en vastes cimetières.

Publicité