Nouvelles frontières

C’est habillé d’un costume Mao (ou Sun Yat-sen comme on dit en Chine) que Mo Yan est venu vendredi soir lire son texte devant les représentants du jury qui lui ont attribué cette année le Prix Nobel de littérature. Un costume Mao sombre avec un petit badge rouge, impossible à identifier, sur la poche supérieure de sa vareuse. Ultime provocation d’un homme blessé? Pour les détracteurs de l’écrivain – accusé d’être trop proche du Parti communiste – cela passera pour une évidence. Seuls quelques officiels portent parfois encore cet habit, en de très rares occasions.

Au milieu des dorures et des statues de marbre blanc de la salle de l’Académie Nobel, à Stockholm, l’effet était assuré. Plusieurs officiels chinois – ou du moins y ressemblaient-ils – étaient assis aux premières loges. L’homme de Gaomi, présenté par Pékin comme le premier Nobel de littérature chinois (ignorant au passage le prix remis à Gao Xingjiang en 2000), est aujourd’hui célébré comme un héros par les autorités. La veille, en conférence de presse, pressé de questions sur son soutien ou non au régime, Mo Yan s’est maladroitement justifié. Appelle-t-il toujours à la libération de Liu Xiaobo, l’autre Nobel chinois emprisonné pour ses idées, comme il l’avait fait du bout des lèvres quelques semaines plus tôt en réponse à un journaliste étranger? «J’ai déjà exprimé mon opinion sur ce sujet», a-t-il lâché. Ses propos sur la censure et la liberté d’expression ne sont pas moins ambigus, emberlificotés.

Mo Yan a-t-il endossé sans vergogne les habits du pouvoir? Herta Müller, autre Prix Nobel de littérature, s’indigne de cette récompense faite à un auteur qui «loue la censure» (Mo Yan calligraphiait au printemps un texte de Mao Tsé-toung prônant la mise des arts au service de la politique). Ai Weiwei, artiste sous surveillance à Pékin, parle d’un désastre pour l’esprit de liberté dans son pays. Que dire d’autre d’un vice-président de l’Association des écrivains chinois (organisation d’Etat) qui ne semble rien faire pour se distancier de la récupération officielle dont il est l’objet.

Et pourtant. A l’écouter, son discours, on se dit que ce costume est moins celui du cadre que celui des petites gens qu’il célèbre sans complaisance dans ses romans qui souvent distillent une voix subversive pour peindre l’absurdité du pouvoir absolu – donc du parti. Mo Yan s’est abstenu de faire l’éloge d’un pays, encore moins d’un système. Il a parlé de sa mère, de ses proches et surtout de lui et de ses sources d’inspiration. «Je suis un homme qui conte des histoires. C’est pour cette raison que j’ai obtenu le Prix Nobel de littérature», a-t-il rappelé en guise de conclusion. Il savait que l’explication serait un peu courte. Mo Yan a dit que l’écrivain fait partie de la société et qu’à ce titre il s’intéresse à la politique mais qu’il ne faut «pas laisser le politique l’emporter sur le littéraire». Mo Yan a dit que son prix avait soulevé la polémique. «J’ai vu les fleurs tomber à profusion sur celui qui avait été primé, et aussi les pierres qu’on lui lançait, l’eau sale qu’on déversait sur lui. J’ai eu peur qu’il ne fût mis à bas, mais il s’est glissé en souriant d’entre les fleurs et les pierres, a essuyé l’eau sale qu’il avait sur lui, très calme, il s’est tenu sur un côté et a déclaré: Pour un écrivain, la meilleure façon de parler c’est l’écriture. Tout ce que j’ai à dire, je l’écris dans mes œuvres. Les paroles qui sortent de la bouche se dispersent au vent, celles qui naissent sous la plume jamais ne s’effacent. J’espère que vous aurez la patience de lire un peu mes livres.»

Hier, à Stockholm, Mo Yan n’aura sans doute pas convaincu grand monde parmi ses accusateurs. Les responsables de la propagande se contenteront pour leur part des rares passages de son texte sur la tradition littéraire chinoise et de cette unique remarque sur «les progrès gigantesques qu’a connus la Chine ces trente dernières années», une lapalissade. L’exercice était périlleux. C’est par des anecdotes de vie de son village qu’il a voulu convaincre de la sincérité de sa démarche. Chacun sera juge du résultat. Mais est-il normal qu’en 2012, un écrivain d’un tel talent soit encore forcé de se justifier de vouloir vivre normalement dans son pays, la Chine?

«J’ai vu les fleurs tomber à profusion, mais aussi les pierres qu’on lui lançait, l’eau sale qu’on déversait sur lui»