Et Dieu dit à Noé: «Tu feras entrer dans l'arche deux animaux de chaque espèce vivante, un mâle et une femelle, pour qu'ils survivent avec toi.» (Genèse 6,19) L'homme a su dès la plus haute Antiquité que les espèces étaient mortelles et compris qu'il était de son intérêt, voire de son devoir, d'empêcher leur disparition. Quelque 3000 ans plus tard, il est confronté à nouveau, et cette fois pour de bon, à une telle perspective: les espèces connaissent aujourd'hui un taux d'extinction 1000 à 10 000 fois plus élevé que leur taux d'extinction naturel. Au point que de nombreux biologistes craignent un appauvrissement dramatique du monde vivant et s'inquiètent de ses conséquences à long terme pour l'homme.

Qu'en est-il? Que faut-il en penser? Et puis, que peut-on faire? Julia Marton-Lefèvre, directrice générale de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), la principale organisation non gouvernementale de défense de la biodiversité, décrit son combat.

Le Temps: La biodiversité est une réalité dynamique, faite d'apparitions et de disparitions d'espèces. Pourquoi inquiète-t-elle tant aujourd'hui?

Julia Marton-Lefèvre: La disparition des espèces a atteint un rythme terriblement rapide. Plus de 40% des dizaines de milliers d'espèces animales et végétales que répertorie périodiquement l'UICN dans sa liste rouge sont actuellement menacées. Et c'est le cas de 30% des mammifères que nous avons pratiquement tous recensés.

- Comment calcule-t-on la perte de biodiversité?

- Nous ne pouvons pas compter toutes les espèces dont nous parlons. Nous opérons par conséquent des sondages que nous répétons dans les mêmes endroits afin de tracer des évolutions. Mais la biodiversité ne tient pas seulement au nombre d'espèces, elle dépend aussi du patrimoine génétique de chacune d'entre elles et de la richesse des écosystèmes. Ces trois dimensions dépendent étroitement les unes des autres. Pour survivre, chaque espèce a besoin d'un certain milieu et d'un riche patrimoine génétique.

- A quoi est dû le recul actuel de la biodiversité?

- Il est notamment dû au fait que nous, les êtres humains, sommes devenus très nombreux sur cette planète et que nous pensons avoir besoin de beaucoup de place et de beaucoup de ressources naturelles. Mais il découle aussi d'autres facteurs, comme le changement climatique, qui a rendu certains lieux moins hospitaliers, et la globalisation, qui a multiplié les apparitions d'espèces invasives.

- En quoi cette évolution est-elle regrettable?

- Il faut comprendre ce qu'est la biodiversité. Elle comprend tout ce qui est vivant, les animaux, les plantes, vous et moi. Or, tout cela fait partie d'un système, d'une toile. Prenez une toile d'araignée. Vous pouvez couper un fil ou deux, trois peut-être. Mais si vous vous mettez à en trancher à tort et à travers, il arrivera un moment où la toile s'affaissera. La biodiversité fonctionne de la même façon. Il existe une forte interdépendance entre les espèces. Et il faut prendre garde à ce que l'on fait. Les abeilles en sont un bon exemple. Pour beaucoup de gens, ce sont des animaux qui piquent et font du miel. Donc pas très agréables dans le premier cas et pas indispensables dans le second. Mais c'est là une vision extrêmement réductrice. Les abeilles sont d'abord des pollinisatrices. Et l'on ne peut pas remplacer cette fonction. Cela signifie que la disparition des abeilles aurait de graves conséquences sur une grande partie du vivant.

- Cette perte de biodiversité nous menace-t-elle, nous, les êtres humains?

- Nous avons développé il y a quelques années une nouvelle notion, celle de service des écosystèmes. Le terme est froid mais il sert à rappeler ce que les espèces vivantes nous apportent de toutes sortes de façons, notamment dans des domaines aussi fondamentaux que l'air que nous respirons et l'eau que nous buvons. Les forêts, pour ne prendre que leur exemple, contribuent comme on sait à la production d'oxygène à la surface de la Terre, participent à la lutte contre le réchauffement climatique en capturant le carbone que nous envoyons dans l'atmosphère, et remplissent nos rivières d'eau potable en assainissant l'eau de pluie. Rien que ça...

- Il existe des milliers d'espèces de céréales. Mais 75% des êtres humains n'en utilisent qu'une bonne dizaine pour se nourrir. Ne pourrions-nous pas nous passer des autres?

- L'homme n'a sans doute pas besoin de milliers d'espèces de céréales pour se nourrir aujourd'hui. Mais celles dont il ne se sert pas à un moment donné lui seront peut-être utiles en d'autres circonstances. Imaginez que les céréales qui l'alimentent soient un jour anéanties par des espèces invasives: que ferons-nous si nous n'en avons pas d'autres en réserve? La biodiversité a cela d'extrêmement précieux qu'elle renforce la résilience de l'humanité, en lui donnant une large palette de moyens pour affronter sur le long terme toutes sortes de situations. La toile de la vie est si complexe et si mystérieuse que nous sommes dans l'impossibilité de distinguer les espèces dont dépend notre avenir de celles dont rien ou pas grand-chose ne dépendrait. Dans cette situation, nous ne pouvons que nous efforcer d'en sauver le plus grand nombre.

- Question d'intérêt bien compris...

- Oui, bien sûr mais pas seulement. Il existe aussi, surtout, une raison morale. L'être humain ne possède pas la nature. Il n'a pas le droit de faire disparaître des espèces simplement parce que cela contribue à son confort. Ce n'est pas parce que nous pouvons mettre la nature en coupes réglées que nous sommes habilités à le faire.

- Que faire maintenant? Sanctuariser des territoires?

- C'est là une arme essentielle et nous l'utilisons de longue date. Quelque 12% de la planète, continents et océans confondus, se trouvent aujourd'hui sous un régime quelconque de protection. Une priorité est à présent d'élargir les aires marines protégées, qui ne représentent encore qu'une partie infime de ce pourcentage. Une autre est de faire appliquer la loi et vous vous doutez bien que c'est compliqué. Hors certains pays, comme la Suisse, qui respectent le droit, il en est d'autres où cela se passe nettement moins bien. Pour cause de braconnage, de trafics, de tourisme peu scrupuleux. Mais le fait qu'une organisation internationale comme la nôtre opère des contrôles et publie le résultat de ses observations exerce une pression sur les Etats soucieux de leur image. Et puis nous avons appris à intéresser les populations locales à la survie des espèces. Il est possible de pratiquer l'agriculture et l'élevage sans raser des arbres. Et le tourisme écologique commence à bien marcher. Ceci dit, il y a toujours une tension entre le désir de gagner de l'argent rapidement sur un gros coup et la possibilité d'en gagner plus lentement mais sur le long terme.

- La biodiversité souffre-t-elle d'un déficit de droit?

- Il y a assez de droit international. Mais il faudrait que davantage de pays y adhèrent. Les Etats-Unis par exemple n'ont pas signé la convention sur la biodiversité. Les lois internationales formulent des vœux. Pour qu'il y ait application, il faut des lois nationales. Je crois cependant qu'on est sur le bon chemin. Il y a plus de sensibilité au problème. De nombreux scientifiques savent mieux expliquer ce qui arrive et pourquoi il est important de réagir.

- La communauté internationale se montre toujours plus encline à combattre le réchauffement climatique en faisant payer ceux qui le favorisent et en rétribuant ceux qui le freinent. Est-ce là un modèle pour vous?

- Oui. Vous connaissez le rapport Stern sur le climat, un document qui a visé à déterminer ce que le réchauffement pourrait coûter à l'humanité. Nous sommes lancés dans une initiative comparable concernant la biodiversité, une étude à paraître en 2010. Au vu des premiers résultats de cette recherche, nous en arriverons très certainement à prôner l'établissement de marchés où se négocieront des compensations. Qui portera atteinte quelque part à la biodiversité sera invité à compenser son acte en créant de la vie ailleurs. Ce marché, comme celui du carbone, pourrait être ouvert aussi bien aux pays et aux entreprises qu'aux individus.

- Il s'agit fondamentalement de donner un prix à la nature...

- Oui. Et cela correspond à une tendance lourde. Vous savez par exemple que le prix de l'eau est en train d'augmenter. Nous, habitants des pays développés, nous avons longtemps considéré qu'il était normal d'ouvrir notre robinet et de nous servir sans compter, de prendre une douche d'une demi-heure quasi gratuitement. Cela ne peut pas durer. Et sans doute utiliserons-nous moins de ressources naturelles si nous devons chaque fois passer à la caisse. L'idée est que les richesses dont nous avons besoin ne sont pas inépuisables, qu'il nous faut donc les protéger et que cela va forcément nous coûter quelque chose.

- Les climatologues ont gagné en influence depuis une vingtaine d'années en se rassemblant dans un immense forum, le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). Est-ce un modèle d'organisation pour vous?

- Le GIEC est un bon modèle. Une conférence va se réunir en novembre pour parler de la constitution éventuelle d'une telle organisation en faveur de la biodiversité. Pourquoi? Parce que les climatologues sont ainsi parvenus non seulement à collaborer entre eux mais aussi à intéresser les gouvernements à leur cause. C'est cela qui est le plus fort dans leur initiative: l'alliance de l'expertise et du pouvoir de décision.

- La création du GIEC date d'il y a 20 ans. Pourquoi la cause de la biodiversité a-t-elle pris un tel retard sur celle du climat?

- Je pense que défendre la biodiversité est encore plus difficile que défendre le climat. Alors que le climat est un problème global, la biodiversité se compose d'une myriade de situations locales. Certaines espèces n'existent que dans un seul endroit, un recoin minuscule d'un pays. Rassembler tous ces fragments et leur donner un sens me paraît encore plus compliqué.

- La communauté internationale est-elle homogène face à ce défi?

- Non. Il y a déjà des désaccords entre signataires de la convention sur la biodiversité. Mais je pense qu'il existe maintenant un large consensus sur le fait qu'un problème existe et que l'homme ne profitera pas éternellement de la biodiversité s'il ne fait rien pour la protéger.

- Quels sont les principaux obstacles à surmonter?

- L'incapacité des systèmes politiques de tenir compte du long terme. Nombre de responsables se disent encore, et c'est dans une certaine logique du système: je veux être élu maintenant, je serai là pour quatre ans, ce qui m'importe est donc l'ici et le maintenant. Or, la défense de la biodiversité s'inscrit sur le long terme. Elle suppose de s'investir dans un combat dont on ne verra peut-être jamais le résultat, ni nous, ni peut-être même nos enfants.

- L'intérêt individuel s'oppose également à l'intérêt collectif...

- Oui. Mais cela aussi commence à changer. Certaines habitudes de consommation sont moins valorisées que par le passé. Mes deux fils n'ont pas de voiture et ils en sont fiers. Ç'aurait été improbable il n'y a pas si longtemps.

- Quelles raisons avez-vous d'espérer que votre engagement sera couronné de succès?

- Je constate qu'il y a de plus en plus d'intérêt pour la biodiversité. Que le travail de nos scientifiques se met à rayonner en dehors du cercle des initiés. Je voyage beaucoup, à Buenos Aires, Pékin, Delhi, Paris, Londres, et j'observe partout un intérêt croissant et un désir d'action. Et puis, j'ai la certitude que des changements positifs sont possibles. Pour prendre un exemple tout simple et proche de vous: les lacs suisses n'ont pas toujours été aussi propres qu'aujourd'hui. Il y a quarante ans il n'était pas recommandé de se baigner dedans. Or, regardez aujourd'hui. L'eau y est claire. J'ai moi-même traversé deux fois le Léman à la nage.

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