Décembre rend les hommes moelleux et enrichit les pharmaciens, disent les vieux almanachs. Les cantiques de Haendel, les étals des confiseurs, l’émerveillement des enfants devant les figurines de Dark Vador et la note de chauffage amollissent l’âme et le corps. Le solstice d’hiver et le vin chaud portent au sentimentalisme. C’est l’heure des grandes questions et des doutes: à quoi rime encore Noël, où cours-je, y a-t-il une vie après la fin de l’année, existe-t-il une Vérité?

On n’y peut rien: 133 ans après la parution d’Ainsi parlait Zarathoustra annonçant la mort de Dieu, malgré le triomphe du nihilisme consumériste et l’effondrement du secret bancaire, l’être humain a toujours besoin de croire et envie de certitudes. Croire à Facebook, à Darius Rochebin, aux promesses des populistes ou au mystère de la Nativité, dans cet ordre. Nous sommes entrés dans une période post-nihiliste qui affole les tenants de la laïcité. On a même voulu voir dans le succès de François Fillon un besoin de dogmatisme et la revanche de la province catholique.

Héritage chrétien

Pour contrer l’affirmation publique de l’islam, il y a de fait une laïcité militante qui s’érige en seule juge des pratiques – voile, burkini, mariage pour tous – ou des valeurs des croyants, chrétiens, juifs ou musulmans, et revendique l’exclusivité de l’interprétation des droits de l’homme. «La laïcité française ne tolère les autres visions du monde qu’à condition qu’elles acceptent sa supériorité dans le domaine public», écrit l’historien suisse Thomas Maissen. Face à elle, on voit poindre le retour de l’affirmation des valeurs chrétiennes comme fondatrices de l’humanisme et de l’identité européenne. On se souvient que la référence à l’héritage chrétien de l’Europe fut, au début des années 2000, le grand débat autour du projet de Constitution européenne.

La Suisse n’échappe pas à cette question qui fut sous-jacente à la campagne des primaires de la droite française. Il n’y a qu’à considérer les débats fratricides sur l’interdiction de la burqa au sein de la gauche suisse. C’est pourquoi il faut considérer avec attention les trois interpellations déposées en fin de session parlementaire par le conseiller national vaudois Claude Béglé. Les titres en sont évocateurs: «Défendre nos valeurs occidentales dans un esprit chrétien d’ouverture», «Notre liberté d’expression ne doit pas faire le lit de prosélytismes fossoyeurs de nos libertés» et «Pour une bonne représentation des valeurs morales universelles au travers du numérique». Le député démocrate-chrétien souhaite «que les migrants qui s’établissent en Suisse puissent s’intégrer à notre culture et mode de vie largement inspirés des valeurs chrétiennes… Il convient donc de distinguer dans notre propre héritage entre traditions, règles de morale et valeurs fondamentales. Reconnaître ce qu’il y a d’universel entre nos valeurs et le bagage socio-culturel des migrants».

L’affaire de la société

Sans contester les intentions louables de ces interventions, on peut douter de l’autorité morale du Conseil fédéral, qui a déjà beaucoup perdu de son pouvoir politique dans l’année écoulée, à mener le débat souhaité par Claude Béglé. Son rôle consiste à définir au regard de l’Etat de droit ce qui est attendu de la part des citoyens, quelles que soient leur culture et leur religion. Il lui appartient d’appliquer le droit, pas de distinguer entre traditions et valeurs fondamentales. C’est l’affaire de la société. Personne n’attend de Doris Leuthard ou Johann Schneider-Ammann qu’ils décident si l’on peut encore croire au Père Noël. Même si le propre de la politique est d’en promettre l’avènement.

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