La vie est faite de choix discutables. Le dernier en date, de mon côté: attendre samedi après-midi, 14h pour quitter ma tanière d’ourse confinée. Evidemment, d’autres ont eu la même idée – et le bain de foule m’a laissée sous le choc, façon hydrocution. Partout, des trottoirs inondés de passants qui gambadaient en files indiennes, lunettes de soleil sur le nez et Bubble Tea en main. Selon les mots d’une copine: «Lausanne ce week-end, c’était le Paléo.» Avec en guise de scènes, les magasins, pris d’assaut.

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On était pourtant loin des queues qui se sont formées, la semaine dernière, devant les Ikea, Primark et Zara de France. Des images d’acheteurs empressés qui n’ont pas tardé à susciter les moqueries et faire rugir d’indignation sur les réseaux. Quoi, et le monde de demain alors? Consommer moins, ou alors des endives bios et locales, ils n’ont pas eu le mémo?

C’est vrai, on aspire tous au changement, moi la première, et les rouages de la fast-fashion me désespèrent. Mais ce lynchage semble un peu rapide. Et si ces «acheteurs compulsifs» étaient venus remplacer un training usé par les mois de télétravail, ou dénicher une table de nuit après un déménagement chaotique? Leur prêter un cerveau vide et de bas instincts par principe s’apparente à un raccourci grossier, voire hypocrite: comme si les accusateurs n’avaient, de leur côté, jamais cédé aux livraisons Galaxus ou Zalando pendant le confinement… Lorsque ces leçons de morale émanent des stars (comme Juliette Binoche ou Robert De Niro, signataires d’une récente tribune anti-consumériste parue dans Le Monde), elles passent encore plus mal – excusez, tout le monde ne reçoit pas des mocassins italiens à l’œil.

Foule sentimentale

Il faut changer nos habitudes, oui. Mais attendre une épiphanie au moment où s’achèvent trois mois de frustrations, et où faire les magasins représente l’activité rassurante et gratifiante par excellence, c’était se montrer un peu ambitieux – moi la première. Dans cette rue bordée de vitrines, j’ai senti pointer le picotement sournois, irrationnel, d’un début de fièvre acheteuse. Comme si, après avoir été coincée dans mon salon, j’avais le droit moi aussi de jouer à la Reine du shopping pour fêter ma libération.

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J’aimerais dire que j’ai tenu bon. Faux. C’était un cadeau, certes, mais j’ai tout de même dégainé la carte sans contact. Il m’a fallu quelques jours pour y réfléchir, et puis faire ma vraie première bonne affaire: un verre en terrasse, avec des amis. Des moments privilégiés qui nous reconnectent à l’essentiel, et à nos aspirations pour l’avenir. Elle fait des écarts, certes, mais on le sent dans l’air: la foule sentimentale a bel et bien soif d’idéal.

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