Culture

Molière, mieux que César et France 2, meilleur que Canal +

Palmarès enthousiasmant et soirée très réussie menée par Alex Lutz pour récompenser le meilleur du théâtre privé et public. La 28e édition des Molière a même connu quelques moments d'anthologie

Agenda chargé pour la ministre française de la Culture, Audrey Azoulay. Elle était à Cannes dimanche pour le palmarès de la grande fête du cinéma, et aux Folies-Bergère le lendemain pour la soirée des Molière. Il est certain qu’elle s’est beaucoup plus amusée lundi que dimanche. C’est aussi l’avis de la twittosphère, qui a veillé tard pour suivre cette cérémonie récompensant le meilleur du théâtre privé et public, diffusée sur France 2.

Parmi les lauréats, l’auteur et metteur en scène Joël Pommerat (quatre fois primé pour «Ca ira»), la facétieuse Catherine Frot qui réussit le doublé Molière-César et la bouleversante Dominique Blanc. Mais aussi Charles Berling, moins suffisant sur les planches que devant la caméra, et la révélation Alexis Moncorgé, digne petit-fils de Jean Gabin. La comédienne Andréa Bescond (Molière du Seul en scène) a été très applaudie comme son spectacle «Les Chatouilles» qui traite de la pédophilie de manière magistrale. 

TV et théâtre

Pour succéder à Nicolas Bedos, la chaîne publique a choisi l’humoriste Alex Lutz. Metteur en scène et comédien, il est connu du grand public pour être la Liliane du tandem «Catherine et Liliane», séquence culte du Petit Journal de Canal +. Homme de TV et de théâtre, il a été un remarquable maître de cérémonie, aussi attentif au public de la salle qu’à celui des écrans. 

Si le hashtag #Molière annonçait les prix avant qu’il ne soient remis – la cérémonie était diffusée en léger différé – confisquant le suspense qu’on était en droit d’attendre, cette 28e édition fut aussi élégante que populaire. A quoi cela tient-il? D’abord, au théâtre lui-même, art vivant et généreux qui sait jouer avec le public. Mais aussi à la réalisation de France 2, qui a su accompagner ce qui se passait sur scène, tout en offrant quelques beaux plans de coupe du public. Ainsi a t-on pu comparer l’humeur de Laurent Gerra à Cannes où il s’endormait sur son menton tandis que le nominé semblait heureux le lendemain d’être de la fête aux Folies-Bergère, même sans statuette. 

Maladresse ou autodérision

Le service public n’a plus à craindre Canal, dont la fuite des talents commence à se faire sentir. Les Molière mieux que les César? La majorité des internautes vont dans ce sens: plus chaleureux, surprenant, inventif. Une partie d’entre eux ont néanmoins jugé «indécente» et «raciste», la présence de Touchi-Toucha, un géant noir monté sur un segway, chargé de faire comprendre aux lauréats trop bavards – en les chatouillant et les distrayant – qu’il était temps de terminer leur discours. Ce, alors que devant les Folies-Bergère le collectif «Décoloniser les arts» manifestait pour dénoncer des «Molière monochromes». Maladresse ou forme suprême d’auto-dérision? On plaide pour la seconde hypothèse, tant ce comique à répétition était assumé tout au long de la soirée. Les internautes en tout cas ont adopté ce videur à roulette et les lauréats ont su jouer avec ce géant doux et autoritaire. 

Esprit frappeur, donc, lundi soir. En atteste l’intermède de la géniale Zabou Breitman, alias Carole 34, la «twitto belliqueuse» qui, dans une vidéo volontairement mal filmée, dit tout le mal qu’elle pense du gaspillage de l’argent public pour «la soi-disant culture». Elle s'en prend aux migrants, au mariage gay, à l'entre-soi des milieux aisés, à l'omerta de la culture, au chaos que vit la France avant de conclure: «Molière faisait-il la grève en paralysant tout un pays? Non, il n’avait pas le temps, il se contentait d’écrire des chefs-d’œuvre.» Un sketch promis à devenir culte. 

Autre morceau de bravoure, le Molière d’honneur attribué à Fabrice Luchini et remis par Michel Bouquet, 80 ans. En fait, il s'agissait plutôt d'un hommage de Luchini à son maître dans un sketch qu’on aurait pu intituler «L’un parle, l’autre pas.» Le comédien-lecteur s'est arrêté en pleine tirade sur Marguerite Duras quand il a vu venir la noire statue du censeur burlesque.

Enfin, pour la première fois, un maître de cérémonie était lui aussi primé: Alex Lutz a reçu le Molière de l’humour. Son speech a été sanctionné par le fameux Touchi-Toucha qui, tel King-Kong, a pris le frêle lauréat dans ses bras pour le remettre à son pupitre de Monsieur Loyal. Loufoque et émouvante, la France qu’on aime.

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