Le monde change… et parfois pour le mieux!

Imaginez! Une salle de réunion, sans fenêtres, froide comme toutes les salles de réunion. Des protagonistes qui négocient autour d’une table, d’un côté une femme, moi-même, et deux hommes européens et en face, cinq managers de départements d’une grande entreprise pharmaceutique en voie de globalisation. Parmi eux, quatre femmes et un homme. La discussion est intense, concentrée mais l’atmosphère détendue. On frappe à la porte, sans attendre la réponse un homme entre, il porte un plateau avec des tasses à café qu’il nous sert avec discrétion et déférence, comme toujours là-bas. Là-bas c’est… au Japon! C’est dans ce pays réputé pour limiter la place des femmes dans les entreprises aux seuls postes d’accueil ou de secrétaires, qui servent le café, que nous vivons cette scène. Malgré l’enjeu de la discussion, cette étonnante situation ne nous échappe pas, nous échangeons un regard avec mes collègues, un regard amusé mais aussi ravi. Nous avons beaucoup de plaisir à négocier avec ces quatre femmes qui n’ont rien à envier à leurs collègues masculins!

Il est vrai que depuis mon premier voyage professionnel à Tokyo, j’ai vu l’importance des femmes dans les entreprises Japonaises dramatiquement changer. Voyez vous-même! La première fois c’était en 1996, je menais la négociation d’un contrat et étais secondée par un collègue. Même si j’étais la personne responsable de cette négociation, la quinzaine d’hommes japonais assis en face de moi, ne me regardaient quasi jamais. Durant tous les échanges, ils communiquaient uniquement avec mon collègue, au point où ils lui adressaient à lui les réponses à mes questions. Ma féminité était un handicap. Le changement d’attitude s’est installé au fil du temps et depuis quelques années maintenant, en tant qu’étrangère j’ai droit au même traitement que mes collègues masculins.

Mais c’est le rôle des femmes japonaises au sein de leurs entreprises qui a récemment évolué: j’ai constaté une accélération sur les 12 derniers mois au point qu’il devient de plus en plus rare d’assister à une réunion sans qu’il y ait une femme dans la pièce, et pas uniquement pour servir les cafés! Au point même que ces femmes représentent des fonctions managériales qui parfois leur donnent la position hiérarchique la plus élevée dans l’assistance: c’est la cheffe et des hommes lui rapportent.

Cette évolution était certainement inéluctable, ces entreprises se globalisent et doivent donc intégrer des ressources humaines d’autres continents, composées d’une part croissante de femmes. Néanmoins je suis frappée par la récente accélération du changement dans les effectifs japonais, et je me suis demandé quel pouvait bien en être le déclencheur. J’ai demandé à des managers locaux pourquoi les entreprises japonaises donnent (enfin) des responsabilités aux femmes. Les Japonais sont un peuple très conservateur mais aussi d’un grand pragmatisme. Ils savent qu’ils doivent s’adapter à l’évolution du monde. Il se trouve que les hommes ont beaucoup de difficultés à penser et agir en dehors des cadres qu’ils ont instaurés et jalousement gardés depuis l’histoire des temps.

Les femmes, elles, n’ont pas été formatées. Elles n’ont rien à perdre avec le changement, elles n’ont pas peur d’apporter un souffle nouveau et de la créativité à leurs entreprises qui savent que c’est vital dans nos périodes d’économies bouleversées. A cela s’ajoutent certaines particularités qui apparemment caractérisent la gente féminine en général, comme une focalisation sur le succès du projet et beaucoup moins sur leur réussite personnelle. En fait les femmes aiment réussir aussi mais elles pensent que leur promotion sera liée au succès de leurs projets plus qu’au fait de plaire à leur hiérarchie. Et c’est là un des arguments qui est particulièrement intéressant dans le contexte culturel japonais. Dans les entreprises nippones, la promotion est essentiellement interne, on est engagé en bas de l’échelle et on grimpe lorsqu’une opportunité se présente. C’est une alternance de mouvements latéraux, afin d’expérimenter tous les départements clés de l’entreprise et, quand vous avez de la chance ils deviennent aussi verticaux. Il en résulte une très grande compétition et une obsession de tous les instants: comment plaire à son patron? Les femmes participent aussi à cette course bien entendu, mais le fait qu’elles donnent priorité à la réussite du projet rassure beaucoup les dirigeants. Le numéro deux d’une grande entreprise japonaise avec qui nous travaillons a choisi des femmes pour constituer une taskforce sur un des projets pilier de son plan à cinq ans. Il voulait une analyse objective de la situation, des recommandations créatives mais fiables et surtout éviter les petits jeux politiques internes.

Il reste encore un très long et dur chemin pour une vraie égalité professionnelle. Mais en douceur, petit à petit, avec compétence et élégance, les femmes japonaises prennent une place dans les entreprises. Cette chronique est là pour leur rendre hommage, leur témoigner notre admiration et leur souhaiter beaucoup de succès!

Le Dr Michèle Ollier est associée dans le secteur des sciences de la vie au sein d’Index Ventures SA.

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