La respiration aura duré huit jours. Juste assez pour rêver de légèreté, organiser une ou deux soirées, imaginer des vacances d’été démasquées, un verre à la main, «santé!» – et tenter de mesurer ce que ces deux ans de pandémie auront signifié pour l’humanité.

Le 16 février, le Conseil fédéral annonçait la fin de la plupart des restrictions sanitaires en Suisse. Une semaine plus tard, la Russie entrait en guerre contre l’Ukraine. Et déjà le déluge de notifications sur nos smartphones nous replongeait dans la sidération. Les internautes préfèrent en rire sur les réseaux sociaux: «Est-ce qu’on pourrait arrêter deux minutes d’enchaîner les «moments historiques», s’il vous plaît, merci bien.» Expiration. Ou était-ce un soupir?

Sautant à pieds joints d’une crise à l’autre, on l’avait presque oublié: il y a deux ans précisément, l’OMS prononçait le mot «pandémie» et le monde retenait son souffle. «Entre coups d’œil dans le rétro et désirs d’avenir, voilà justement l’intérêt d’un anniversaire», écrivions-nous en mars 2021. Dans cette nouvelle opération spéciale déclinée en format interactif aussi bien que sur papier, imaginée avant que la guerre n’éclate en Europe, Le Temps a demandé à celles et ceux qu’on a applaudis aux balcons, remerciés à la caisse, suivis auprès des morts, parfois érigés en héros et héroïnes, à quoi ressemblait leur monde d’après-covid, maintenant qu’on y était.

Notre format multimédia: Il est comment, votre «monde d’après»?

Sur le sujet, les vagues pandémiques ont charrié mille et un grands discours. Qu’est-ce qui, de tous nos espoirs ou de nos prédictions, résiste en pratique à l’écume des jours? Que produira cette piqûre de rappel? Nous sommes bel et bien mortels? Que faire de tous ces élans de solidarité, de ces bureaux désormais semi-pixélisés, de ces burn-out parentaux, de cette explosion des inégalités, de cette envie de trains de nuit, de ces légumes ramenés de la ferme du coin, de ces chants d’oiseaux qu’on entendait enfin, de la reconnaissance infinie envers les profs, de cette hausse des incivilités, de ces terrasses de café qui grignotent les parkings, de ces graines et projets en vrac plutôt que sous vide?

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En cette énième nouvelle période de hausse des contaminations, la question ne peut qu’inviter à l’humilité. Il y a encore quelques mois, les partisans du «monde d’après», sourire ironique et guillemets avec les doigts, brûlaient au chalumeau du second degré les espoirs des autres – les défenseurs du «monde d’après», mâchoire conquérante et convictions plantées droit dans le futur de l’indicatif. Surprise: en mars 2022, plus personne n’esquisse de rictus narquois ni n’assène aucune certitude sur ce supposé nouveau monde.

Peut-être nous faudrait-il changer de focale pour tenter d’en percevoir un jour les contours. Zoom-out. Le 28 février, soit douze jours après la fin officielle de la pandémie en Suisse et quatre jours après l’invasion de l’Ukraine, paraissait le rapport du GIEC. Un rapport qualifié par le secrétaire général de l’ONU d’«atlas de la souffrance humaine». Si les jingles des breaking news en ont partiellement couvert l’écho, tout est pourtant là: des réponses que nous apporterons, à la guerre en Ukraine comme à la perspective de nouvelles pandémies, dépendra finalement ce fameux monde d’après.

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Des solutions à court terme imaginées dans l’urgence de la guerre, il en faut. Mais quid du long terme? L’indépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, soudain sous le feu de tous les projecteurs, passera-t-elle seulement par la relance en grande pompe de chantiers nationaux d’hydrocarbures, ou permettra-t-elle une prise de conscience quant aux impacts politique, économique et écologique de nos modes de vie? Les projets de recherche scientifiques sur les zoonoses et les dangers d’une trop grande déforestation verront-ils le jour? La solidarité et la cohésion prévaudront-elles sur le chacun pour soi en dépit des frustrations?

Quoi qu’on en pense, il faudra s’y résoudre: la nostalgie du déni climatique et des pétrodollars ne réserve un avenir souhaitable pour personne. Les scientifiques nous le disent très simplement: ce monde d’après là ne pourra pas être repoussé à beaucoup plus tard, et il sera autre chose – ou ne sera pas.

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