Notre époque semblait n’avoir qu’une hâte, enterrer le vieux monde. Celui de la mondialisation effrénée, de la course au profit et de l’exploitation des ressources jusqu’à l’épuisement et la destruction de notre environnement. Aujourd’hui, confrontés à une pandémie qui nous consume psychiquement et économiquement, inquiets de la rivalité stratégique des grandes puissances et de la fragmentation politique du monde, résignés face à la dégradation des droits humains et à l’aggravation de la crise humanitaire, nous en venons à regretter le monde d’hier, celui de la stabilité. Tout comme Stefan Zweig, parlant de l’Europe d’avant 1914, pouvait dire «c’était l’âge d’or de la sécurité». L’incertitude nous inquiète.

Accélérateur de crise

Les spécialistes de géopolitique, eux, s’interrogent: «La crise du Covid-19 aura-t-elle constitué un virage stratégique majeur qui nous fait rentrer dans un monde radicalement différent de celui qui existait encore fin 2019?» (Pascal Boniface). Seule certitude, la crise a accéléré et intensifié des tendances lourdes: crise du multilatéralisme, replis nationalistes, renforcement des Etats autoritaires, cohésions nationales fissurées, aggravation du fossé entre les super-riches et le reste de l’humanité, migrations, crise de la croissance économique, etc. Rarement les Suisses, qui ont accepté le 27 septembre l’achat de nouveaux avions de combat par 8000 voix d’écart, auront autant exprimé leur inquiétude pour les questions de sécurité. Mais avec des préoccupations et des vues totalement opposées. D’un côté les tenants d’une riposte adaptée à une menace essentiellement de nature civile (cyberattaques, menaces hybrides, espionnage, criminalité organisée ou terrorisme), de l’autre les partisans d’une réponse reposant d’abord sur un renforcement des capacités de l’armée.

Nous perdons l’illusion d’un monde meilleur

La politique de sécurité est devenue un objet de débat public. Les militaires et géostratèges ne sauraient plus en avoir le monopole. Dans la NZZ, le diplomate Theodor Winkler, fondateur de la Maison de la paix, s’inquiète de l’affaiblissement de l’OTAN, et donc du cercle de pays amis qui entouraient la Suisse depuis l’époque de la guerre froide. «Notre environnement stratégique se dégrade. Il est temps de s’habiller chaudement», prévient-il en plaidant pour une politique de paix plus active. Même constat, cet été, dans la revue Allgemeine Schweizerische Militärzeitschrift, avec un plaidoyer (Pascal Lago) pour une stratégie de politique de sécurité transparente sur le plan des coûts et fondée sur les besoins. Afin de «ne pas abandonner la question de la sécurité aux nostalgiques du réduit national ou aux abolitionnistes de l’armée».

Le temps des doutes

Nous perdons l’illusion d’un monde meilleur. C’est un regard désenchanté sur une civilisation à l’agonie que nous avait offert un autre Autrichien, Robert Musil, dans L’Homme sans qualités, un livre dont on ne viendra jamais à bout, mais que l’on reprend sans cesse en mains. Il dit déjà tout de notre trouble devant un monde qui change. «Ce ne sont ni le talent, ni la bonne volonté, ni même les caractères qui manquent… On dirait que le sang, ou l’air, ont changé; une mystérieuse maladie a détruit le germe de génie de l’époque précédente, mais tout reluit de nouveauté, de sorte qu’on ne sait plus en fin de compte si le monde a réellement empiré, ou si l’on a tout simplement vieilli. Alors, un nouvel âge a décidément commencé.» Le temps des doutes.

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