Incidences

Le monde dans dix-huit ans

Les agences de renseignement des Etats-Unis viennent de publier leur rapport quadriennal. Il développe des scénarios non figés, allant du meilleur au pire. L’individualisme se renforcera, le pouvoir politique sera plus diffus. Par François Nordmann

Les prévisions à moyen terme suscitent souvent le scepticisme ou l’incrédulité. Elles sont parfois amusantes ou stimulantes et peuvent nous frapper par leur audace ou leur fantaisie.

Mais ces exercices en futurologie ont le mérite de nous faire réfléchir et de proposer une image de ce qui nous attend. Notre avenir n’est pas prédéterminé: il est possible de le façonner, de relever les défis qui se présentent, de prendre des initiatives, de chercher à infléchir des évolutions…

Les agences de renseignement des Etats-Unis viennent de publier leur rapport quadriennal, dont la parution coïncide avec le début du second mandat du président Obama – une des nombreuses feuilles de route destinées à alimenter la pensée stratégique de la nouvelle administration. Celle-ci est interpellée; il lui incombe de veiller dès à présent à neutraliser les risques potentiels que décrivent les services.

L’élaboration de ce document a suivi une méthode originale: tirant la leçon des quatre rapports qui l’ont précédé, il a été soumis à l’état de projet à une vingtaine de spécialistes étrangers. Il offre des scénarios qui ne sont pas figés: à partir de tendances bien identifiées, il développe des alternatives, allant du meilleur au pire. Les «méga-tendances mondiales 2030» sont exposées à deux types d’influences – celles de divers phénomènes sociaux prévisibles et celles des fameux «cygnes noirs», des événements soudains et inattendus qui sont de nature à bouleverser le cours de la politique ou de l’économie. Les auteurs échappent de la sorte à une démarche trop linéaire et sont en mesure d’accentuer le rythme des changements qu’ils laissent entrevoir.

Parmi les traits principaux de l’avenir qu’ils discernent figure d’abord un nouvel individualisme: les simples particuliers seront dotés de facultés auxquelles ils seront les premiers à avoir accès. Tout d’abord, durant la période qui s’ouvre, les classes moyennes doubleront en nombre. L’éducation des jeunes, y compris celle des femmes, progressera. Enfin la technologie introduira de nouveaux modes de production et de communication.

Mais toute médaille a son revers: il sera aussi plus facile de faire un mauvais usage des instruments plus puissants que la technique mettra à disposition, par exemple pour ce qui est de la cybercriminalité.

Autre méga-tendance: le pouvoir politique sera plus diffus. Le centre de gravité politique se situera quelque part entre l’Inde et la Chine, la part combinée des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon dans l’économie mondiale passera de 56% à 50%, et la Chine deviendra la première puissance économique du monde. Pour autant, les Etats-Unis dont l’hégémonie aura pris fin resteront le «primus inter pares», le seul Etat capable et désireux d’endosser des responsabilités à l’échelle de la planète, de faire face à ses problèmes, d’orchestrer la coopération mondiale. D’autre part, les acteurs non étatiques le disputeront aux forces politiques traditionnelles. La nature du pouvoir se modifiera. Les pays qui ne bénéficient pas d’un réseau ni d’alliés ne pourront pas peser de tout leur poids: l’influence dépendra du jeu de communautés amorphes et qui présentent de multiples facettes dans lesquelles il faudra savoir s’intégrer.

Le facteur démographique est une donnée contraignante. La population mondiale comptera 8,3 milliards de personnes. Mais le phénomène de vieillissement ne sera plus l’apanage de l’Europe, de la Russie ou de la Chine, il touchera certains des pays émergents d’aujourd’hui. 60% de l’humanité vivra dans un milieu urbain, et les villes, notamment les mégapoles, deviendront un des centres de pouvoir qui s’affirmera sur le plan régional, et même par-delà les frontières nationales. L’immigration est le corollaire de ce développement et son impact sera notable jusque dans les pays émergents.

Le déficit en eau, en nourriture et en énergie affectera la société internationale. Une cinquantaine de pays resteront ou deviendront instables, les conflits à l’intérieur des Etats se multiplieront en raison de la pénurie de ressources. Le système international sera peut-être rééquilibré pour tenir compte de l’importance des nouveaux acteurs mondiaux: mais si la composition des organes de l’ONU, du FMI et de la Banque mondiale reflétait mieux la réalité, ces institutions ne disposeraient pas de moyens suffisants pour agir. De ce fait leur rôle diminuerait encore.

Les conflits interétatiques ne sont pas à exclure, même si la perspective d’une conflagration mondiale paraît éloignée. Le Moyen-Orient et l’Asie du Sud demeureront les points chauds du globe. Ou bien les Etats qui comptent parviendront à unir leurs efforts et à intervenir de concert, ou l’on assistera à un morcellement anarchique du pouvoir. Dans ce cas, l’emploi local d’armes nucléaires et la généralisation d’armes de précision accroîtront les risques de conflits difficiles à maîtriser.

Tous ces calculs peuvent être mis à mal sous le choc d’éléments imprévisibles tels qu’une terrible pandémie, l’implosion de la Chine, par exemple lors du passage désordonné à la démocratie, ou encore sous l’effet de violentes tempêtes solaires qui paralyseraient les transmissions électroniques… Toutes les hypothèses sont envisagées.

Les prévisions suscitent souvent scepticisme ou incrédulité; mais la futurologie a le mérite de nous faire réfléchir

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