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Des frontaliers embarquent sur un bateau pour se rendre au travail après avoir traversé le lac Léman entre Evian et Lausanne.
© JEAN-CHRISTOPHE BOTT

Il était une fois

Dans le monde global, les sédentaires font encore la loi

OPINION. La mobilité et l’expérience internationale sont valorisées sur le marché de l’emploi. Ce sont pourtant toujours les sédentaires, largement majoritaires, qui dictent les conditions de ces déplacements, constate notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

Un parent né et demeuré en Franche-Comté m’a déclaré que même chômeur, il ne pourrait envisager d’aller travailler dans un autre pays. «Partir, rester loin des miens, non, ce serait trop dur.» Son irrévocable attestation de sédentaire est pour moi la borne mentale de la réflexion sur la libre circulation: ne s’arrache pas qui veut à sa terre.

La mobilité et la mixité grandissantes sont culturellement valorisées comme suppléments de compétence humaine. Elles font oublier que l’immobilité reste le vécu dominant dans la plupart des pays. La sédentarité est au fondement de l’organisation politique, de la carte électorale, des mœurs et des coutumes. Le fait sédentaire commande au fait nomade. Ceux qui ne partent pas ont le monopole du jugement sur ceux qui viennent ou s’en vont. Gardiens des clés de la cité, ils ont le pouvoir sur les portes. C’est au kilomètre zéro de la mobilité, dans la «patrie», que s’élabore le droit de la migration. Il s’ensuit qu’il n’est pas résolument favorable aux migrants. Un soupçon le hante: que les «pas d’ici» en viennent à subvertir l’ici. Plus ou moins aigu selon les pays et les époques, il influence les politiques territoriales.

Le récit de Samir

Les migrants sont ainsi confrontés aux appréciations, préjugés et décisions des sédentaires. Ils s’y adaptent comme ils peuvent. Deux témoignages apportés la semaine passée au colloque annuel de la Commission fédérale des migrations en rendent compte. Le cinéaste Samir, auteur de Iraki Odyssey (2014) évoquait les trois générations de sa lignée irakienne déplacée par la colonisation ou la guerre. La fuite et l’exil ont été son lot. Méfiance et racisme l’ont accompagnée, antipathie spontanée subie comme un phénomène ordinaire et inévitable. La précarité économique a été la règle, la réussite jamais définitive, la ruine jamais totale. Des vies dures, incertaines, difficiles à imaginer pour les sédentaires qui en écoutent le récit mais normales pour Samir, naturalisé suisse avec l’histoire de l’Irak sur son dos. «J’ai vécu l’exil comme une aventure», déclare-t-il. Il a l’âge des grandes migrations politiques de l’après-Seconde Guerre mondiale. Il en parle politiquement, froidement, comme si les épreuves émotionnelles infligées par la loi et le regard des sédentaires étaient sa part d’homme du vingtième siècle, la part privée, sans commentaire.

La sédentarité est au fondement de l’organisation politique, de la carte électorale, des mœurs et des coutumes.

Le sociologue français Nasser Tafferant faisait ressortir quant à lui les tourments quotidiens des travailleurs frontaliers dans le canton de Genève: hostilité latente des douaniers, insécurité économique, isolement social, fatigue des longs trajets, etc. La frontière administre en toute rigueur sa palette d’instruments de triage: Suisses et Français ont beau partager un lieu de travail, Genève, ils ne sont pas les mêmes et n’ont pas vocation à le devenir. Les premiers dictent aux seconds leurs conditions d’accès et leurs perspectives de carrière. La porte pouvant se refermer comme elle s’est ouverte, la concurrence est forte parmi les frontaliers. Tafferant a remarqué que ceux-ci produisent à leur tour, entre eux, des frontières symboliques: venir de Chambéry (114 km) paraît moins digne du statut de frontalier que venir d’Annemasse (10 km). Au-delà de la cuvette historique du «genevois», on ne mérite plus vraiment d’appartenir au club privilégié des détenteurs du permis G.

La déambulation des populations

Ainsi vont les pesanteurs frontalières, on est toujours l’étranger de quelqu’un.

Il y a beaucoup plus de personnes déplacées aujourd’hui que du temps où Samir est venu en Suisse. Beaucoup plus de frontaliers aussi, la libre circulation ayant passé au rang de principe pour les ressortissants des Etats de l’Union européenne. Des populations entières déambulent, en fuite, en quête, en voyage, nomades de gré ou de force. Elles n’ont de droit que ceux que leur accordent les sédentaires, propriétaires exclusifs et hautains de la dispensation des visas.


Les précédentes chroniques de Joëlle Kuntz:

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