Opinion

«Le monde risque d’oublier la Crimée»

André Liebich, professeur d’histoire et de politique internationale, analyse les interprétations contradictoires qui circulent au sujet de la Crimée

Un commentateur de la radio «Echo Moskvy», un des rares médias indépendants qui existent encore en Russie a dit, le mois dernier, «quelque chose se passe en Crimée mais on ne sait pas trop quoi».

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En effet, les événements récents sur la frontière entre la Crimée et l’Ukraine ont provoqué des interprétations contradictoires. Moscou prétend qu’elle a arrêté des tentatives de pénétration des unités de sabotages, téléguidées depuis Kiev, qui avaient tenté de rentrer en Crimée pour exécuter des opérations de «diversion», soit des actions terroristes pour déstabiliser la péninsule criméenne annexée en 2014 par la Fédération russe.

Pris en flagrant délit

Kiev, pour sa part, accuse la Russie de mettre en œuvre des provocations pour justifier une attaque russe sur la terre ferme ukrainienne. La Russie prétend avoir perdu plusieurs gardes-frontières qui défendaient la frontière entre la Crimée et l’Ukraine et d’avoir pris en flagrant délit un agent ukrainien qui avoue être envoyé pour semer la terreur en Crimée. Le gouvernement ukrainien nie en bloc cette présentation des faits.

La Russie tient à démontrer la «normalité» de la situation de la Crimée

La version selon laquelle la Russie planifierait une invasion terrestre de l’Ukraine depuis la Crimée est la moins probable. Même si la Russie amasse des armes lourdes sur la péninsule, des considérations bêtement géographiques rendent la Crimée un piètre trampoline pour l’invasion. Un seul passage étroit relie la péninsule au continent. Il représente un véritable goulot d’étranglement, pour les deux côtés.

Un pont pour relier la Crimée

Par contre, la Russie aurait intérêt à relier la Crimée aux territoires prorusses dans l’est de l’Ukraine. Depuis l’annexion en 2014, et surtout depuis les coupures d’électricité en décembre 2015, Moscou s’est rendu compte à quel point la Crimée est dépendante de l’Ukraine pour des services essentiels, tels que l’énergie et l’eau.

Moscou construit à grands frais un pont pour relier le point le plus oriental de la péninsule à la province russe de Krasnodar. C’est un projet qui a été déjà discuté quand les relations entre Kiev et Moscou étaient encore bonnes. Il a acquis une urgence et une tout autre signification aujourd’hui mais le contrat a été attribué à un ami proche de Poutine et il est peu probable que l’échéance, fin 2018, soit tenue, et encore moins que le budget soit respecté.

Un rêve abandonné

Pendant un moment, il y a deux ans, la Russie nourrissait le rêve de s’emparer, ou de laisser ses alliés du Donbas s’emparer de toute la côte nord de la mer Noire, en s’étendant peut-être aussi loin que la Transnistrie, région pro-russe séparatiste (par rapport à la Moldavie), et incluant la grande ville d’Odessa. Ces rêves, qui invoquaient une notion historique de «Novorossiia», ne sont pas allés très loin.

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Même si le projet de la «Confédération de la Novorossiia» s’est doté d’un drapeau aux emblèmes tsaristes, les réalités militaires et diplomatiques y ont mis fin. Dans les combats amers de l’été 2014, les séparatistes du Donbas n’ont réussi à garder leur propre territoire qu’avec une aide russe importante.

Le Kremlin surpris par la réaction internationale

Une conquête aussi ambitieuse que celle prévue par le plan d’une Confédération de Novorossiia n’avait aucune chance de réussir sans implication militaire sérieuse de la Russie. Or, le Kremlin, surpris par la vive réaction internationale à son annexion de la Crimée, n’avait aucun désir de risquer la guerre à outrance, non seulement avec l’Ukraine mais avec les Occidentaux qui seraient intervenus de manière imprévisible.

Kiev a tout intérêt à montrer patte blanche et à ne pas être pointé du doigt comme un pays qui favorise le terrorisme

La Russie tient à démontrer la «normalité» de la situation de la Crimée. Selon Moscou, l’appartenance de la Crimée à la Russie est une affaire réglée dont on ne devait même pas discuter. Les partenaires occidentaux de la Russie dans les accords de Minsk, la France et l’Allemagne, se sont tacitement inclinés devant cette vision des choses, même s’ils proclament haut et fort qu’ils ne reconnaissent pas l’annexion.

L’impatience chez les supporters de l’Ukraine

A Minsk, on n’a statué que sur la situation à l’est de l’Ukraine. Par ailleurs, on discerne chez les plus ardents supporters de l’Ukraine une certaine impatience, notamment en ce qui concerne l’incapacité du régime Poroshenko à répondre aux normes de gouvernance imposées.

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Le monde risque d’oublier la Crimée ou, tout au moins, de passer outre à l’annexion pour se concentrer sur d’autres dossiers, tels que la crise en Syrie, le combat contre l’Etat islamique, ou bien la tension dans la Mer de Chine.

Entre-temps, la Crimée reprend son statut de lieu de villégiature, fréquenté par des touristes russes et même ukrainiens, bientôt peut-être par des touristes occidentaux à la recherche de soleil sans soucis sécuritaires.

Une situation inquiétante du point de vue de Kiev

Du point de vue de Kiev, c’est une situation inquiétante. Quelques attentats, comme on en a vu dernièrement en Thaïlande, rappelleraient l’anomalie criméenne, du point de vue du droit international, et pourraient inscrire cette province perdue dans le registre des villégiatures qu’on fuit, plutôt que celles qu’on regarde avec bienveillance.

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Certes, Kiev a tout intérêt à montrer patte blanche et à ne pas être pointé du doigt comme un pays qui favorise le terrorisme. Il serait très imprudent pour les instances officielles ukrainiennes de lancer l’opération dont le Kremlin les accuse, mais les éléments ultranationalistes prêts à se battre pour l’intégrité de leur patrie ne manquent pas. Entre-temps, la guerre dans l’est de l’Ukraine continue et s’intensifie.


André Liebich, professeur honoraire d’histoire et politique internationales, IHEID, Genève, et professeur invité, Global Studies Institute, Université de Genève.

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