Ils courent, ils s'extasient, puis ils foncent à nouveau. Ils ne sont radins ni en discours, ni en querelles, ni en curiosité. Ils se frottent aux peuples du monde et relèvent les défis les plus insensés, mais trouvent toujours le temps de se reposer pour mieux repartir dans une course infernale. La plupart des héros de Jules Verne possèdent un mélange unique de candeur et de grandeur. Si le nom du grand écrivain évoque d'abord les épopées aux quatre coins du globe, et ailleurs, les personnages viennent tout de suite derrière, car, sans eux, pas d'aventure, pas de suspense. Et au final, une fois le livre refermé, c'est bien le destin de ces compagnons d'un temps qui reste en mémoire.

Jules Verne ne s'embarrasse pas de psychologie. Ses héros sont carrés, unidimensionnels, obsédés par l'objectif qu'ils veulent atteindre. En général hommes célibataires, ils n'ont que faire de leur port d'attache, même si, un soir au crépuscule, ils se laissent aller à une brève nostalgie. Dans cette formidable galerie humaine, on repère quelques grands traits. Promenade en quatre profils.

Les chercheurs

Le héros vernien n'est pas toujours un scientifique, mais au moins, il cherche. Certains personnages parmi les plus connus sont en effet des savants: Otto Lidenbrock, le naturaliste de Hambourg qui emmène son neveu Axel dans le Voyage au centre de la Terre; son homologue français Aronnax, embarqué Vingt Mille Lieues sous les mers, ou le géographe Paganel des Enfants du capitaine Grant – un scientifique comique, dans ce cas. Mais le héros plus typique encore est plutôt ingénieur, tel Impey Barbicane, le meneur de De la Terre à la Lune. Ayant fait fortune dans le commerce des bois, le bonhomme s'est illustré comme directeur de l'artillerie pendant la guerre de Sécession, se montrant «fertile en inventions». Il est «calme, froid, austère, d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant»… En bon ingénieur, il dirigera le chantier de l'expédition lunaire sous toutes ses coutures, y compris la finance.

Les baroudeurs

En apparence, Impey Barbicane et Phileas Fogg ont tout en commun. Ce dernier, qui fera Le Tour du monde en quatre-vingts jours, inspire à Verne l'une de ses plus belles descriptions humaines: «Un de ces gens mathématiquement exacts qui, jamais pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements. […] C'était l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût toujours seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part de frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne.» Mais au contraire de Barbicane, le gentleman Fogg se découvre une âme chevaleresque en sauvant la veuve indienne Aouda, qu'il épousera.

Ces aventuriers sans métier défini, mais aux buts précis, sont nombreux dans le monde de Verne. Michel Strogoff en est l'autre grande incarnation, de même que le fascinant capitaine Hatteras, l'un des personnages les plus obsessionnels du cycle – là, l'idée fixe consiste à atteindre le pôle Nord.

Les imprécateurs

La figure la plus connue de Verne n'est, en fait, pas la plus typique. Le capitaine Nemo, de Vingt Mille Lieues…, accuse certes des traits fortement verniens, surtout la soif d'explorations et de connaissances, mais il se situe à un niveau bien plus complexe, et plus romanesque, que les autres. Il en est l'incarnation maximale, extrême. Régnant depuis son Nautilus comme d'une citadelle sous-marine, il incarne une volonté d'indépendance absolue en même temps qu'une soif tragique de vengeance contre une société oppressante: «Je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé! J'ai rompu avec la société tout entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier. Je n'obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi», lance-t-il à un Aronnax médusé. Un grand romantisme souffle sur Nemo, amoureux fou de la mer et pourfendeur des hommes.

Cette figure apparaît aussi, mais cette fois en caricature, dans Robur le Conquérant. Robur, lui, règne sur les airs à bord de l'Albatros, gigantesque machine volante. Mais là où Nemo attache par sa mélancolie sourde, Robur frappe par son égocentrisme presque délirant, figure du savant fou qui réapparaîtra dans Maître du monde, l'un des derniers textes publiés du vivant de Jules Verne.

Les serviteurs

Les aventures verniennes n'auraient pas ce charme si elles ne reposaient que sur des explorateurs monomaniaques. Il faut en plus les compagnons de route qui, par contraste, font toute la richesse de cette comédie humaine en mouvement perpétuel. Phileas Fogg a Passepartout, domestique français, ancien clown rompu aux jeux d'adresse. Aronnax est assisté par Conseil, expert en classement des espèces, capable d'insérer n'importe quel poisson dans le grand ordre général de la nature, y compris ses sous-branches les plus tortueuses.

Les accompagnants sont mieux que de simples faire-valoir: ils rendent l'aventure polyphonique, chacun exprimant son point de vue selon des bases morales que l'auteur diversifie. Ce système est déjà parfait dans Cinq Semaines en ballon. Il y a le savant téméraire, Samuel Fergusson, et son ami, homme d'action plus prudent mais pas moins courageux, Dick Kennedy. Entre les deux, Joe, domestique dévoué de Fergusson, philosophe à ses heures, qu'aucune monstruosité n'effraie puisque, dans la vie, tout arrive selon les lois naturelles. Les bêtes d'Afrique sont-elles terribles? C'est dans leur nature. Et quand les compères survolent un arbre garni de têtes humaines, Fergusson s'exclame: «L'arbre de guerre des cannibales! Les Indiens enlèvent la peau du crâne, les Africains la tête entière.» Joe répond: «Affaire de mode.»

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