Opinions

Le Mondial et le reste du monde. Par Laurent Wolf

Il y a un mois, on attendait avec impatience le match Iran – Etats-Unis, en se disant que ce serait le grand événement politique de la coupe du monde. Avec l'élimination des deux équipes, on est passé à autre chose. Le Nigeria s'en est allé lui aussi – avec son jeu imprévisible et son régime dictatorial. La Yougoslavie rentrée chez elle, le Kosovo a rejoint les pages de politique internationale. Les Anglais ont emporté avec eux leurs supporters imbibés de bière et les Allemands leurs skins ultraviolents. Mais la réalité du monde ne veut pas lâcher le Mondial.

La Croatie est en demi-finale. Seuls les Croates croyaient en leurs chances, et pensaient être autre chose qu'un petit outsider. Tout le monde s'émerveille de la performance sportive d'un si jeune pays de football. Tout le monde – nous y compris – s'émerveille de l'enthousiasme et de la gentillesse de ses supporters.

Tout le monde est fasciné par la passion et par l'habileté de ses joueurs. Les dirigeants croates, eux, savent parfaitement que ces performances sportives sont aussi politiques. Miroslav Blazevic, l'entraîneur croate ami du président Tudjman, dit tout haut ce qu'ils pensent tout bas: «Ceux qui prétendent qu'ils ne mélangent pas sport et politique mentent.»

Franjo Tudjman était à Lyon aux côtés d'Helmut Kohl et de Raymond Barre. Il sera probablement ce soir au Stade de France, avec de nombreuses têtes politiques françaises, complaisamment filmées par la télévision. Pour les Français, c'est une simple question de marketing électoral. Tudjman, lui, pratique un marketing diplomatique à l'échelle mondiale et se sert de son équipe pour obtenir la reconnaissance d'«une jeune nation de football» – comme titrent les journaux – pour ne pas dire d'une jeune nation tout court. Miroslav Blazevic se réjouit: «Quel ambassadeur croate aurait-il pu faire plus pour offrir un peu de considération à son pays que mes joueurs en aussi peu de temps?»

Pourquoi se voiler la face, le sport, c'est aussi cela. Ce sont les envolées des joueurs, l'euphorie des buts, la tristesse des défaites. Mais c'est aussi un instrument politique au service des gouvernements. Il n'y a aucune raison de s'en offusquer – sauf à condamner définitivement les compétitions sportives dans leur ensemble, ce que font volontiers ceux qui les détestent et qui s'ennuient autant sur un terrain que devant la télévision. Ceux là peuvent tranquillement camper sur leur vérité.

Mais ceux qui aiment jouer au ballon, aller au match, ou qui ne voudraient manquer sous aucun prétexte la demi-finale qui se joue aujourd'hui à 21 heures, n'ont pas lieu d'être intimidés. Le football fait partie de la vie des sociétés auxquelles il est lié. Ce Mondial 98 n'a pas été l'occasion d'un aveuglement sportif sur la réalité du monde. Au contraire, il est une formidable occasion de s'informer sur les pays engagés dans la compétition. Blazevic a raison: en l'écoutant, en observant son président, on en sait plus sur le nationalisme inquiétant de cette jeune nation sportive qu'en lisant les discours de ses ambassadeurs patentés.

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