Opinion

Mondialisation: la grande bataille idéologique de notre temps

Tout en reprochant aux «élites mondialisées» de vivre «déconnectées des réalités», les populistes ont orné leur doctrine de contre-vérités auxquelles ils devraient être plus vigoureusement confrontés, estime Matthias Lanzoni, ancien membre du bureau des Jeunes libéraux-radicaux

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident s’est fondé sur l’intégration croissante des économies nationales. Le projet européen ou les rounds successifs du GATT levèrent certaines barrières au commerce et au mouvement des hommes. Le niveau de vie progressa comme jamais dans l’histoire.

Plus encore qu’un chemin menant à l’abondance, ce rapprochement s’est inscrit dans une volonté de réconciliation entre les peuples. Les pays émergents rejoignirent ensuite cet immense marché pour devenir l’usine du monde. Bill Clinton la compara à l’eau ou au vent: personne ne pouvait nier son existence ou la faire disparaître, il fallait accepter la mondialisation.

Mais «l’histoire n’est pas finie». Un désir ardent de sortir du monde galvanise désormais des pans entiers de l’électorat, de gauche comme de droite, en Europe comme en Amérique. L’un des premiers actes de Donald Trump fut ainsi de se retirer du Partenariat transpacifique. Négocié par Hillary Clinton qui l’avait même qualifié de «golden standard», la candidate s’y était pourtant lâchement opposée durant sa campagne présidentielle. Le vent avait tourné.

Contre-vérités populistes

Le dernier rapport de la Banque mondiale confirme ce basculement. Il indique que le commerce international a connu l’an passé sa plus faible croissance depuis 2009. Surtout, pour la première fois en quinze ans, il a progressé moins vite que le PIB mondial. Autrement dit, nous assistons peut-être aux prémices de la démondialisation.

Ce «mouvement de repli» est plus manifeste encore lorsqu’il s’agit d’immigration. Les populistes la combattent pour des raisons identitaires, mais également économiques. On entend ainsi souvent que les travailleurs immigrés volent le travail des résidents et font pression sur les salaires. Ce chant de Cassandre connut différents interprètes dont Farage, Corbyn, Le Pen, Blocher. Ils donnèrent de la voix, et en reçurent beaucoup.

Tout en reprochant aux «élites mondialisées» de vivre «déconnectées des réalités», les populistes ont orné leur doctrine de contre-vérités auxquelles ils devraient être plus vigoureusement confrontés. A Genève par exemple, où les frontaliers n’ont jamais été aussi nombreux, comment expliquent-ils que les demandeurs d’emploi aient diminué de 16 000 en 2006 à moins de 13 000 aujourd’hui? Et que dire du travailleur tessinois, prétendument assailli par la concurrence «déloyale» venue d’Italie, mais qui a tout de même vu son salaire médian augmenter de plus de 12% depuis l’entrée en vigueur des bilatérales?

Les libéraux hésitent

Déboussolés par la question européenne et médusés par leur rival nationaliste, les libéraux hésitent entre la défense de leurs idéaux et l’accommodement avec cette force nouvelle, malsaine, et puissante. Quant à elle, la gauche promet de réconcilier les classes populaires avec l’immigration pour peu que l’on s’empresse d’adopter ses propositions. Elle voit dans les inquiétudes présentes la possibilité d’un grand soir régulateur.

Or les «perdants de la mondialisation» n’en sont peut-être pas. L’Observatoire universitaire de l’emploi souligna ainsi l’effet positif de la libre circulation sur les salaires des personnes les moins qualifiées.

Par ailleurs, si l’on attribue souvent aux inégalités le désamour des peuples pour les personnes ou les biens étrangers, cela fait presque vingt ans qu’elles décroissent au pays du Brexit. On peut aussi lire en Suisse, sous la plume de l’Office fédéral de la statistique, qu’entre 2008 et 2014 «l’écart global entre les salaires les plus élevés et ceux les plus bas s’est réduit».

Les pauvres victimes du protectionnisme

Une étude révèle enfin que les pauvres sont davantage menacés par l’instauration de barrières douanières car ils consacrent une part plus conséquente de leurs revenus aux biens importés. En raison de cette forme d’imposition particulièrement régressive, ils seraient les premières victimes du protectionnisme.

Les premières victimes mais non pas les seules. «No winners, only losers» résumait l’économiste en chef de la BRI. Le président chinois ajoutait que «poursuivre le protectionnisme était comme s’enfermer dans une pièce obscure; certes le vent et la pluie restaient dehors, mais alors fallait-il aussi se priver d’air et de lumière…»

Auront-ils le courage de défendre notre prospérité? Plutôt que d’espérer des alliances avec leurs concurrents, plutôt que de récupérer les griefs de leurs adversaires, les partisans de l’ouverture se doivent de livrer la grande bataille idéologique de notre temps.

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