Nous venons d'assister à une stupéfiante mondialisation de la haine anti-européenne de la part d'une partie des populations musulmanes. La surenchère dans la défense des valeurs sacrées a enflammé ceux qui se sont dits heurtés par les caricatures de Mahomet. Mais je ne peux pas croire un seul instant que ces 12 caricatures, de fort médiocre facture, ont été autre chose que l'allumette boutant le feu à une situation complexe, qui comporte bien d'autres raisons que de méchants dessins danois parus il y a plus de quatre mois dans un journal.

Une chose semble certaine dans le nœud complexe de ce problème: la mondialisation économique impose dans les pays concernés par elle l'efficacité des valeurs occidentales, principalement technologiques et gestionnaires. Les chiffres prouvent que la mondialisation produit de la richesse dans les pays qu'elle touche, c'est-à-dire qui ont un marché extérieur. Elle produit de la richesse parce qu'elle est faite pour cela, et uniquement pour cela. Elle n'a en revanche rien à apporter à la culture, à la philosophie, ni à la religion de ces pays. Avec elle, il s'agit un peu d'une nouvelle sorte de colonisation économique. Or des pays dominés par une autre religion ou une autre culture que la nôtre, occidentale, se voient ainsi obligés d'adhérer à la mondialisation s'ils ne veulent pas être abandonnés en chemin ni demeurer devant la porte. Etre largués de la marche du monde signifie en fait perdre la possibilité de défendre sa propre culture et de la porter en avant. Qui n'avance pas recule, parce que porter une culture nécessite des moyens matériels importants. Il leur faut ainsi parler l'anglais, penser comme nous, inventer des canaux de communication de masse, et accepter nos méthodes terriblement efficaces mais adaptées à une vue matérialiste des choses.

Ces pays - songeons aux pays musulmans, mais ce ne sont pas les seuls - subissent donc la pression de devoir accepter une partie des valeurs qui leur sont étrangères pour pouvoir conserver les leurs. L'enjeu est clair: abandonner une part de son identité pour avoir une chance de conserver sa propre identité! Cela n'est pas si terrible en soi, car toutes les civilisations ont dû à un moment ou à un autre de l'histoire s'adapter au plus performant et renoncer à des prétentions philosophiques ou religieuses, mais évidemment en deçà d'un seuil critique. Or, la machine s'est emballée.

Ainsi, depuis quinze ans, l'accélération du phénomène de mondialisation, qui ne s'est préoccupé que de valeurs matérielles et consuméristes, a installé les autres civilisations dans une seringue émotionnelle épouvantable. Il est bien plus aliénant de devoir perdre son identité que son argent, car même la pauvreté a un sens à l'intérieur de sa propre maison. D'autant que rien de ce qui compte vraiment ne s'achète.

Certains pays multi-frustrés ont nourri peu à peu une méfiance si ce n'est une animosité contre ces valeurs occidentales auxquelles il leur a bien fallu céder peu ou prou. Dans ce contexte, doublé depuis le 11 septembre 2001 d'un indigne amalgame (islam = terrorisme), l'épisode des caricatures, adroitement orchestré par des courants politiques qui ont un avantage direct à accroître le malaise, a mis de l'huile sur un feu déjà passablement vif.

De notre côté, nous n'avons pas à céder sur ce qui fait notre culture depuis Rabelais, ni à nous en excuser. Exilés de la sphère sacrée, le théâtre, le roman, la caricature, bref les activités laïques de l'être humain n'examinent pas ce qui s'est passé ni ce qui se passera; elles ne prétendent pas être en phase avec l'existence elle-même, trop riche et complexe; mais, plus modestement, elles entendent peindre ce qui est possible. La fiction, la caricature ne prétendent pas être dans le monde, ni même être un reflet du monde réel, elles prétendent tout autre chose: les personnages mis en scène ou croqués par la main des dessinateurs sont leur monde. Le monde des romanciers, celui des gens de fiction, ne ressemble à aucun monde connu. C'est ainsi qu'il nous donne à voir le parcours, amusant ou triste, joyeux ou douloureux, d'un monde possible, du monde tel qu'il aurait pu être. Il est vrai cependant que parfois le lecteur a le sentiment que quelque chose de prophétique traverse certaines œuvres. Il a l'impression que telle fiction finira peut-être par arriver. C'est le cas, par exemple, du Meilleur des Mondes de Huxley ou du Procès de Kafka. Parce que l'œuvre découvre un caractère inconnu du monde, une facette seulement possible, elle donne l'impression que cet aspect va advenir. Mais la distance demeure infranchissable: telle est la prétention de l'esprit critique qui est le nôtre.

Cette distance entre deux ordres, l'ordre de l'existence réelle et l'ordre de l'existence possible, est une des structures fortes de notre modernité. La perdre de vue, c'est s'exposer à des confusions dommageables. L'œuvre profane dans son essence ne dit que ce que peut dire une œuvre, rien d'autre. Et c'est justement cette distance de représentation qui lui confère sa force et son pouvoir de fascination.

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