Editorial

«Monnaie pleine»: la haine de la finance est mauvaise conseillère

EDITORIAL. L'initiative «Monnaie pleine» rate totalement sa cible. Interdire aux banques d'octroyer des crédits et confier cette tâche à la BNS serait une coûteuse absurdité

L’initiative «Monnaie pleine» traite un sujet complexe, la création de la monnaie. Sa proposition paraît dans l’air du temps. L’idée selon laquelle la Banque nationale suisse doit être la seule à créer de l’argent peut sembler séduisante. Pourtant, le mérite de cette initiative est uniquement pédagogique. Elle oblige le citoyen à mieux comprendre le système monétaire.

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Il est vrai que 90% de la monnaie est créée par les banques à chaque fois qu’elles accordent un nouveau crédit, et 10% seulement par la BNS. Le processus est simple: la banque crédite le compte de l’emprunteur, ce qui accroît le bilan de l’établissement financier. C’est cet engagement qui constitue la monnaie que crée la banque.

Cette création n’est ni illimitée ni un privilège. Mais la structure de la monnaie est «aujourd’hui tellement obscure qu’elle n’est comprise, ne serait-ce que dans les grandes lignes, par presque personne», écrit l’économiste Michaël Malquarti dans son livre Pour un nouvel ordre monétaire.

Malgré cette complexité, le système monétaire suisse est stable et attire les capitaux étrangers précisément parce qu’il est solide. La dernière faillite à avoir pénalisé un épargnant ne venait pas d’une banque qui se serait lancée dans la spéculation, mais d’une banque régionale de l’Oberland, la Spar-und Leihkasse de Thoune. C’était en 1991. Les attaques des initiants contre les dégâts de la «finance casino» sont donc déplacées.

Le mythe de l’alchimiste

La crise de 2008, la plus violente depuis celle de 1929, a certes secoué la planète financière, mais aucun déposant n’a perdu d’argent en Suisse. Chaque drame financier apporte toutefois une pierre supplémentaire à l’édifice réglementaire qui encadre le système bancaire: le capital des instituts a été relevé, son niveau a été adapté aux nouveaux risques, les liquidités ont été augmentées. Une protection de 100 000 francs par personne et par établissement a été instituée.

Il est possible de renforcer encore ces protections. Mais le coût n’est pas nul. Si les banques ne peuvent plus gagner de l’argent en prêtant leurs dépôts, comme le veut l’initiative, elles demanderont des frais supplémentaires. De plus, les taux d’intérêt des crédits augmenteraient et le franc chuterait, ce qui pénaliserait l’épargne de ceux que l’initiative veut protéger.

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Les initiants dénoncent ce qu’ils appellent un privilège accordé aux banques. Leur critique rate totalement la cible. Les banques ne sont pas des alchimistes qui créeraient de la monnaie à partir de rien. C’est un mythe. C’est la demande et l’octroi de crédits qui font naître la monnaie, pas les banquiers.

L’initiative conduirait aussi la BNS à planifier le crédit à la place des banques. La Banque nationale serait embarrassée pour estimer, prévoir et distribuer des prêts. Ce serait un exercice unique en dehors d’un pays communiste.

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La haine de la finance est mauvaise conseillère. Le système monétaire et financier peut sans doute être renforcé, voire réformé. Mais il n’a pas besoin d’une révolution qui se concentrerait uniquement sur la Suisse.

Dossier
«Monnaie pleine», un débat singulier

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