Alors que le président Donald Trump revendique haut et fort la formule «virus chinois» pour désigner la sale bête que l’on ne connaît désormais que trop – ce qui agace hautement Pékin – les correspondants américains en Chine du New York Times (NYT), du Washington Post (WP) et du Wall Street Journal (WSJ) ont un délai de trois semaines pour rendre leur carte de presse, ce qui équivaut, de facto, à une expulsion du territoire. «Dans les dix jours», y compris des régions administratives spéciales de Hongkong et de Macao.

Du coup, c’est évidemment l’ulcération générale outre-Atlantique. Avec un NYT qui titre «China’s Ill-Timed Attack on the Free Press» et dont le comité éditorial fustige ce régime qui «rend plus difficile le compte rendu de la vérité comme seul moyen de stopper la pandémie mondiale». Quant au WSJ, il critique aussi vertement cette «expulsion de journalistes étrangers qui est la plus massive de l’ère post-maoïste» et constitue «une escalade dans la bataille menée contre l’administration Trump sur le terrain des médias opérant dans les deux pays».

«Un nouveau pic de fièvre»

«Escalade»: c’est ce que dit aussi le site web états-unien TheHill.com. Lequel cite Marty Baron, le rédacteur en chef du WP, qui a pour sa part qualifié la décision de Pékin de «particulièrement regrettable au milieu d’une crise mondiale sans précédent, alors que des informations claires et fiables sont essentielles pour le public». Les Echos, eux, évoquent «un nouveau pic de fièvre, […] signe que la pandémie est loin d’avoir apaisé les tensions entre les deux premières puissances mondiales».

Dans le détail, Pékin vise les journalistes travaillant pour les trois titres concernés, «dont la carte de presse aura expiré d’ici à la fin 2020», c’est-à-dire la plupart d’entre eux. «Ils sont invités à rendre rapidement ce document sans lequel il leur est impossible de travailler ou même de vivre dans le pays.» D’après le NYP, ces rédactions «emploient chacune des dizaines de collaborateurs» sur place. Et au Québec, TVA Nouvelles précise que, ce mercredi, «la Chine a également ordonné» à Voice of America, au Time Magazine et aux trois quotidiens précités «de déclarer par écrit leur personnel, leurs financements, leurs activités et leurs biens immobiliers dans le pays».

«China Is the Real Sick Man of Asia»…

Rappelons aussi que trois reporters du WSJ avaient déjà été expulsés il y a environ trois semaines. Pékin n’avait pas apprécié le titre d’une de ses tribunes, qui qualifiait la Chine de «véritable malade de l’Asie» – «China Is the Real Sick Man of Asia». Mais cette nouvelle vague de sanctions, par son ampleur, constitue en effet la mesure la plus draconienne jamais prise par les autorités chinoises contre des médias étrangers. La diplomatie du Milieu, elle, répond qu’il s’agit d’une contre-attaque à la décision «scandaleuse» de Washington de plafonner le nombre de Chinois autorisés à travailler pour les médias d’Etat de Pékin aux Etats-Unis à 100 personnes, contre 160 auparavant.

Le 18 février, explique Le Monde qui énumère tous les précédents – l’administration américaine avait annoncé que l’agence Chine nouvelle, la télévision CGTN et Radio Chine internationale – qui répercute les tweets «xénophobes» de Donald Trump et ceux, outrés, qui lui répondent – «seraient désormais considérés comme des missions diplomatiques, et non plus comme des médias par le Département d’Etat». Un internaute impertinent du Figaro en profite pour remarquer que les Espagnols ne s’étaient «pas vexés», eux, «quand on a appelé «grippe espagnole» un virus qui déjà venait de Canton, en Chine».

Le China Daily, de même que Le Quotidien du peuple, étaient également concernés. Aussi le premier écrit-il aujourd’hui que «la Chine n’avait pas d’autre choix que le renvoi» des reporters américains. Elle plaide, en quelque sorte, la «légitime défense», selon Courrier international. S’adressant à des journalistes américains ce mardi, le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, a contesté cette interprétation, en affirmant ceci:

«Vous connaissez tous la liberté de la presse que vous avez. Nous savons que ce genre de liberté n’existe pas en Chine»

Selon lui, Pékin s’efforce de «refuser au monde la possibilité de savoir ce qui se passe vraiment en Chine». Le Club des correspondants étrangers en Chine, dont Le Monde fait partie, juge qu'«il n’y a pas de gagnant dans l’utilisation de journalistes comme des pions par les diplomaties […]. Les journalistes éclairent le monde dans lequel nous vivons. La Chine, à travers son action, s’obscurcit elle-même […] en intimidant les médias étrangers et en utilisant les cartes de presse – qui font office de permis de travail renouvelable chaque année – comme une arme.»


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