Opinions

La montre de Marie-Antoinette, les escrocs et Nicolas Hayek

Un vol spectaculaire dans un musée de Jérusalem, un roman, une tentative d'extorsion sur le patron de Swatch Group, une soudaine réapparition: la Breguet N°160 a l'art de faire parler d'elle.

«Il y a une certaine logique à ce que le retour de la Reine soit aussi mystérieux que sa disparition...» nous écrivait hier Allen Kurzweil depuis son domicile de Providence. Ce romancier américain est l'auteur de Les Complications (Calmann-Lévy), un polar érudit qui met en scène le vol énigmatique d'une montre Breguet dans un musée de Jérusalem. Admiré par le Prix Nobel de littérature Doris Lessing, ce best-seller paru en 2003 s'appuie sur un événement réel, survenu dans la nuit du 15avril 1983 dans les quartiers ouest de la ville trois fois sainte.

Cette nuit-là, des voleurs bien informés parquent un gros camion à l'arrière du musée L.A.Mayer d'art islamique, une institution privée qui abrite entre autres une fabuleuse collection de montres. Celle-ci a été léguée au musée par la famille du premier maire juif de Londres, sir David Lionel Salomons. Dissimulés par le camion, et bien aidés par la somnolence du gardien de nuit, les voleurs tordent les barreaux d'une fenêtre. Ils dérobent les 40 plus précieuses pièces d'horlogerie de la collection, dont au moins trois Breguet de très grande valeur.

Le vol, un des plus importants jamais commis à Jérusalem, n'a été découvert que le dimanche matin. Malgré les enquêtes internationales, un dossier ouvert en permanence à Interpol et de multiples promesses de récompenses, les montres disparaissent du monde visible pendant vingt-quatre ans.

La plus connue et précieuse des Breguet évaporées est la «Reine», comme la surnomme le romancier Allen Kurzweil. Pour cause: la montre en or était à l'origine destinée à Marie-Antoinette, l'épouse autrichienne de Louis XVI. Les deux souverains étaient des passionnés des créations du Neuchâtelois Abraham Louis Breguet, monté jeune à Paris, et bientôt promu au rang d'horloger de la cour.

En 1783, un admirateur anonyme de Marie-Antoinette commande à Breguet une montre censée contenir tout le savoir horloger de l'époque. L'admirateur est peut-être le comte suédois Axel de Fersen, officier des Gardes de la reine, selon les uns son amant, ou son simple confident selon les autres. Il se peut aussi que le commanditaire de la montre soit Marie-Antoinette elle-même, qui entend ainsi offrir, en toute discrétion, un cadeau extraordinaire à son époux féru de mécanique de précision.

L'ordre stipule que l'or doit remplacer au maximum les autres métaux et que les «complications» doivent être aussi nombreuses que raffinées. La commande note aussi que ni le temps ni l'argent ne doivent brider le talent de l'horloger suisse de Versailles.

Or, comme le note Stendhal, ces années-là sont bien plus importantes et agitées que les 2000 qui les ont précédées. Marie-Antoinette est décapitée en 1793, sans avoir jamais vu la Breguet N°160. La montre ne sera achevée que quarante-quatre ans après sa commande, en 1827.

La montre, la plus sophistiquée de l'histoire de la mesure du temps, passe ensuite de mains en mains, jusqu'au collectionneur et ingénieur David Lionel Salomons, maire de Londres en 1855. Sa fille Vera en hérite à sa mort, avec les autres pièces de la collection d'horlogerie. Cette philanthrope crée un musée à Jérusalem dédié à sa passion de l'art islamique (le musée porte le nom de son professeur d'art, L. A. Mayer). Vera Francis Salomons en profite pour y déposer l'inestimable collection de montres de son père.

Advient le fric-frac d'avril 1983, puis un silence de près d'un quart de siècle. L'an dernier, Nicolas Hayek, qui a intégré la marque Breguet en 1999 à son groupe Swatch, et en est depuis lors le président, reçoit un étrange courriel. «Une personne anonyme me demandait si j'étais intéressé à racheter la montre de Marie-Antoinette qu'elle avait en sa possession. Elle disait habiter à côté de Jérusalem. Le message était écrit dans un mauvais français un peu trop forcé pour être authentique, comme «Meusieur» à la place de «Monsieur». La personne devait sans doute bien parler le français. Elle me demandait combien j'étais prêt à payer pour cette montre. Elle avait certainement eu connaissance de la publicité que nous avions faite à propos de la reconstruction d'une toute nouvelle montre Marie-Antoinette».

Début 2006, en effet, Nicolas Hayek parle à la ronde de son projet de copie de la Breguet N°160 à partir de quelques relevés et dessins originaux, ainsi que d'une photographie plus récente. Le patron de Breguet hésite à offrir une récompense internationale pour pourvoir récupérer et étudier à loisir la Reine des montres. Mais il renonce. Une mauvaise expérience passée avec l'Omega portée par Amstrong sur la Lune, qui a été égarée lors d'un envoi postal, le dissuade de procéder ainsi.

Dans le même temps, arguant d'un patrimoine historique commun, la marque Breguet décide de financer la restauration du château de Marie-Antoinette à Versailles, le Petit Trianon. Nicolas Hayek hérite d'un petit bout du vieux chêne de la reine, sous lequel elle prenait le frais en été, mais qui a été achevé par la canicule de 2003. Le bois servira d'écrin à la réplique de la montre à grandes complications lorsqu'elle sera présentée lors de la prochaine Foire de Bâle, en avril 2008, après quatre ans de labeur. Son prix pourait s'élever à plusieurs millions de francs.

Retour en 2006. A Jérusalem, le correspondant anonyme de Nicolas Hayek est bien sûr au courant des projets en cours. Il propose de venir en Suisse apporter personnellement le trésor à l'entrepreneur biennois. Mais la tentative d'extorsion tourne court. «En bon citoyen suisse, j'ai prévenu le procureur général de la Confédération, raconte Nicolas Hayek. Des policiers sont venus à Bienne et ont commencé à enquêter sur l'affaire. Mais à cause de cette enquête, la personne anonyme qui essayait de me vendre cette montre a dû apprendre que j'avais contacté la police. Elle n'a plus jamais repris contact avec moi.» Peu après, en août 2006, la directrice du musée L.A.Mayer d'art islamique reçoit le coup de fil d'un horloger de Tel-Aviv. Celui-ci dit à la directrice qu'une jeune avocate a pris contact avec lui, l'engageant à venir voir 40 montres qu'elle a en sa possession. L'horloger acquiesce. Sur place, il reconnaît immédiatement quelques-unes des montres volées en 1983 à Jérusalem. L'avocate lui dit que le lot, enveloppé dans du papier journal, et disposé dans trois vieux cartons, appartient à l'une de ses clientes, une ressortissante britannique qui en aurait hérité au décès de son mari. Cette femme serait prête à s'en séparer contre de l'argent, et une garantie absolue d'anonymat.

Prévenus de la découverte par l'horloger de Tel-Aviv, les responsables du musée L.A.Mayer se rendent chez l'avocate et découvrent les 40 pièces rares, dont la Breguet N°160 de Marie-Antoinette. Ils passent des heures à examiner les fragiles mécaniques. Cinq d'entre elles sont irrécupérables: les voleurs les ont éventrées pour en extraire l'or et les joyaux. Quatre autres pièces sont endommagées, mais réparables. Et la N°160, la Reine des montres? «Elle est désormais chez nous, en sûreté, et en bonne condition», nous a précisé Deena Lawi, l'une des responsables du musée israélien.

Pendant la seconde moitié de 2006, et une bonne partie de 2007, la nouvelle du retour du trésor n'a pas été éventée. Le musée L.A.Mayer d'art islamique a pendant ce temps-là prévenu la police, négocié avec les assurances qui lui avaient dans le passé versé des dédommagements, et entamé la restauration des pièces en vue d'une exposition en 2008.

Le mois dernier, le quotidien Haaretz révélait l'histoire de la récupération des montres. Selon le journal israélien, les voleurs seraient des escrocs locaux, sans doute au nombre de deux. Mais aucun détail sur leur identité, ni sur l'enquête en cours, ni le sérieux de l'histoire de la veuve britannique et de son héritage. Selon toute vraisemblance, les montres n'ont jamais quitté Israël depuis 1983. Sur place, une hypothèse veut qu'un accord ait été passé avec les voleurs: le retour des pièces contre l'impunité.

Depuis L'Abbaye, à la vallée de Joux, Breguet a demandé à plusieurs reprises de pouvoir examiner la montre, sur place, en Israël. Pas de réponse du musée, ou des excuses dilatoires.

«La montre de Marie-Antoinette fait partie de notre patrimoine, poursuit Nicolas Hayek. Notre copie est bien supérieure à l'originale. Elle a été réalisée avec des matériaux et des techniques de 2007, non pas d'il y a deux siècles. Je ne comprends pas pourquoi on ne nous laisse pas examiner la montre originale. Je suis presque sûr qu'elle est authentique, disons à 90%. Mais il y a toujours l'espace pour un petit doute.»

La situation semble toutefois se décrisper peu à peu. Le musée de Jérusalem a accepté que Breguet sponsorise la future exposition des pièces volées, dans quelques mois. Nicolas Hayek, qui rachète les plus précieuses Breguet historiques qui passent à sa portée, fera-t-il une offre au musée de Jérusalem? Le président de Breguet répond que l'attitude des responsables du musée laisse penser qu'ils pourraient, un jour sans doute, être intéressés de lui vendre la montre de Marie-Antoinette. Combien? «Un prix sans doute pas beaucoup plus élevé que ce que j'ai déboursé ces dernières années, lors de ventes aux enchères, pour des pièces très rares de Breguet.»

Quoi qu'il en soit, Breguet pourrait à l'avenir fabriquer une copie par année de la N°160. La manufacture n'aura plus de soucis de bois pour le coffret de la montre. Le 6 décembre dernier, le nouveau directeur de Versailles, l'ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, a confié la totalité du chêne de Marie-Antoinette à Nicolas Hayek. L'arbre sera prochainement acheminé à la vallée de Joux. Ultime rebondissement dans la saga du garde-temps.

«Toutes les pièces d'horlogerie sont à leur manière des conteuses d'histoires», notait hier Allen Kurzweil, l'auteur du bien nommé Les Complications.

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