Opinion

«Montrer les salafistes tels qu’ils sont»

En France, le documentaire de François Margolin et Lemine Ould Salem a été interdit aux moins de 18 ans par le ministère de la Culture. Depuis, la sanction a été levée par le tribunal administratif mais la polémique se poursuit. «Le Temps» organise une projection unique, avec les deux réalisateurs, le 15 mars

Depuis sa sortie en France le 27 janvier, «Salafistes», le documentaire de François Margolin et Lemine Ould Salem, ne cesse de diviser médias et intellectuels. Et comme souvent avec les querelles d’experts, on finit par oublier ce pour quoi on s’étripe. En l’occurrence un documentaire de 80 minutes qui montre comment, de la régulation des mœurs (police des femmes voilées, charia appliquée aux voleurs, coups de fouet aux buveurs) à la lutte pour son expansion géopolitique, le salafisme, doctrine de l’Islam qui prône un retour au Prophète, s’impose comme un système totalitaire, et le revendique comme modèle universel. Un jeune imam le dit clairement: «L’Occident a tout expérimenté toutes les religions, le christianisme, le communisme, le socialisme, la laïcité, et tout a échoué sur le plan social, économique et sécuritaire. Il n’y a pas d’alternative à part l’Islam.»

Le film est construit à partir de trois types d’images: celles tournées par le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem à Tombouctou et Gao, deux villes soumises à la loi islamique. Ces rushes ont inspiré le film «Timbuktu» de Abderrahmane Sissako, récompensé par sept Césars. Le second matériau est constitué d’entretiens avec des cheikhs, des imams et des chefs militaires, djihadistes ou quiétistes, qui vantent les bienfaits de la charia, justifient l’inégalité hommes/femmes et expliquent en quoi l’homosexualité mérite d’être condamnée, tout ça sur fond de haine de l’Occident. Ce sont des images à valeur d’archives, des images encore jamais vues. Enfin, troisième matériau, les vidéos de propagande de l’État islamique, utilisées en contre-point de leur discours.

«Le Temps», en collaboration avec le cinéma Empire à Genève, offre à ses lecteurs une projection unique de ce film considéré comme un chef-d’oeuvre par Claude Lanzmann («Shoah»). Elle aura lieu le 15 mars, en présence des deux réalisateurs. En attendant, c’est François Margolin qui répond aux questions.

Le Temps: L’interdiction au nom «de la protection de la jeunesse» décidée par Fleur Pellerin a été levée par le juge des référés. Vous voilà soulagé?

François Margolin: Oui, car ce n’est plus une sanction infamante – l’interdiction au moins de 18 ans étant réservée aux films pornographiques –, en revanche, elle reste clairement politique. En cette période d’état d’urgence, le gouvernement français n’arrive pas à parler normalement de l’islam et des musulmans, comme si l’islam était une religion à part. On nous a reproché d’être le porte-voix de la propagande djihadiste, alors que c’est exactement le contraire. On nous a reproché de ne pas avoir filmé les victimes, les dissidents ou les opposants, ce qui est faux. Le juge des référés a démonté un par un tous les arguments du ministère de la culture. C’est une claque politique envers une décision qui relevait d’une censure quasiment soviétique et d’une véritable tartufferie.

Fleur Pellerin s’est appuyée sur la fameuse phrase de Manuel Valls: «Expliquer le djihadisme, c’est déjà vouloir excuser».

- Mais on n’explique rien, on montre! Certes, il n’y a pas de commentaire off, cette manie de la télévision pour nous dire ce qu’il faut penser, mais ce qui se dit n’a pas besoin d’experts ou de traducteurs. Le montage, sur lequel nous avons travaillé pendant un an, fait apparaître les contradictions, les aberrations et la violence des propos de nos interlocuteurs. Nous avons fait le pari que les spectateurs étaient suffisamment intelligents et mûrs pour être confrontés à la réalité.

- Quelle est la genèse du film?

- L’idée est née à l’automne 2012, trois mois après l’occupation du Nord-Mali par Al Qaïda au Maghreb Islamique. Nous voulions montrer la vie quotidienne sous la charia, dans un pays qui parle français. C’était un peu le prolongement d’un documentaire que j’ai réalisé en 2000, «L’Opium des Talibans» qui mettait en relief une de leurs contradictions majeures: produire 85% de la drogue mondiale alors que le Coran l’interdit. Nous avons commencé à tourner au nord du Mali, puis il y a eu l’opération Serval et nous avons décidé d’élargir la question à l’idéologie salafiste. Nous sommes donc allés en Irak, en Mauritanie, en Tunisie et en Algérie. Le tournage s’est étalé sur trois ans, les dernières images ont été tournées en mars 2015, pour avoir les réactions après les attentats de Charlie et de l’Hypercasher.

- C’est une séquence effrayante quand, avec le sourire, un des imams met sur le même plan un dessin et un massacre en disant: «Si la liberté d’expression existe (pour Charlie Hebdo), alors elle existe aussi pour les frères Kouachi.»

- L’idée était de montrer que le salafisme était aussi une pensée, une idéologie, effrayante sans doute mais défendue par des gens calmes, sûrs de leurs faits, et non pas, comme on se plaît souvent à le décrire, par des «déséquilibrés», des «loups solitaires» ou une secte. Ce qui est le plus inquiétant c’est de les voir, assis devant leur bibliothèque, cultivés, tenir des propos d’une extrême violence. Et cette violence, il fallait la montrer, d’où les vidéos de propagande de l’État islamique. On a ainsi, côte à côte, la théorie et la pratique.

- On peut imaginer que les conditions de tournage ont été difficiles. Difficile aussi d’approcher ces intervenants. Ont-ils demandé à voir les rushes? Quel était le deal?

- C’était en effet très compliqué. Au début, Lemine, qui est musulman et qui a de nombreux contacts sur place, est parti tout seul à Tombouctou. Malgré l’interdiction de filmer des gens qui fument ou des femmes qui ne seraient pas voilées, il a pris quelques images. Ensuite, je l’ai rejoint. Nous avons réussi à établir un climat de confiance mais ce fut un très long travail d’approche. Les gens acceptaient, puis revenaient sur leur décision, puis changeaient à nouveau d’avis. Mais, comme tout le monde, les salafistes aiment aussi qu’on parle d’eux. Le deal fut celui-ci: qu’on les laisse s’exprimer et qu’on ne les coupe pas par des «spécialistes». Cela ne me dérangeait pas car c’est ainsi que j’ai l’habitude de travailler, quel que soit le sujet. Je crois que c’est pour cela que «Salafistes» restera un film de référence qui montre ce qu’il y a dans la tête de ceux qui veulent nous faire la guerre. Je précise que nous avons fait un film sur les salafistes, et non pas sur l’Islam.


- Il y a cette scène où on voit un jeune voleur à qui on vient de couper la main sur un lit d’hôpital. Souriant, il dit: «Une fois rétabli, je serai anobli et toutes mes fautes pardonnées» Il a presque l’air heureux. On ne sait pas s’il parle sous surveillance ou s’il est convaincu par ce qu’il dit…

- Dans le même plan, on voit son bourreau, il parle donc sous son contrôle. Mais faire en sorte que les victimes intériorisent leurs fautes est un ressort des régimes totalitaires. Cette scène me fait penser au film de Costa-Gavras, «L’Aveu» où tout à coup l’accusé s’accuse lui-même des crimes dont on l’accusait. Dans le film, un salafiste appelé Barberousse, dit que «depuis que le sabre s’est levé», que le djihad a commencé, même les petites filles portent le voile, et que tout est rentré dans l’ordre: il n’y a plus d’alcool, plus de musique et plus de voleurs.

- Vous semblez penser qu’il n’y a pas de différence entre un djihadiste et un quiétiste.

- Si tous les djihadistes sont salafistes, tous les salafistes ne sont pas djihadistes. Il y a de petites différences, notamment sur le passage à l’acte, mais sur le plan idéologique, c’est absolument pareil. Leur discours sur les femmes, la démocratie, l’homosexualité, la charia et l’Occident est identique. Sur le fond, ils veulent la même chose: convertir les mécréants.

- Ce qui crée du trouble et met mal à l’aise, c’est aussi de s’apercevoir qu’ils nous connaissent mieux que nous les connaissons.

- Oui, et ils savent très bien user des technologies de cet Occident qu’ils détestent. En Tunisie, nous avons filmé deux commerçants, dont un tient un magazine «lifestyle» pour «les salafistes modernes» – un site aujourd’hui fermé. Il y prodigue des tas de conseils comme «Comment transformer en cagoule son kefieh» ou des tests comparatifs pour savoir quelle est la meilleure marque de basket pour faire le djihad.

- En quinze ans, depuis «L’Opium des Talibans», qu’observez-vous comme changement?

- Le salafisme est un courant en expansion. En 2000, il était seulement présent en Afghanistan, au Pakistan et dans quelques mosquées européennes. Aujourd’hui il s’est répandu, a créé un Etat qui n’existait même pas au moment où nous avons commencé à tourner. Les salafistes de 2016 savent aussi combiner des valeurs extrêmement conservatrices avec la technologie moderne, rendant leur pensée plus accessible. Ce qui est nouveau aussi, peut-être unique dans l’Histoire, c’est qu’ils montrent les massacres qu’ils commettent car ils en sont fiers. Cela vient du fait que pour eux, la vraie vie est après la mort, celle d’ici, la vie terrestre, ne les intéresse pas. Ils ne se sentent donc aucune responsabilité face à leur propre avenir.

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