Les historiens ont un devoir de mémoire lorsque la confusion et la dérive s'installent. La polémique récente autour du monument Brunswick de Genève a déjà donné lieu à trop de déformation. Laisser s'installer dans l'esprit des lecteurs des inexactitudes, des insinuations ou des sottises ne permet pas de poser avec clarté le problème de la restauration de ce monument.

J'ai souvent fait visiter ce monument aussi bien à des Genevois qu'à des étrangers. Il fallait présenter le duc Charles de Brunswick, décédé à Genève, à l'Hôtel Beau-Rivage, le 18 août 1873. Une inscription latine donne la mesure du personnage, descendant de la famille princière d'Este, cousin de la reine Victoria, allié au tsar de Russie: «Issu du sang de Brunswick, de la maison des Guelphes, moi Charles, j'ai désiré avoir ma sépulture sous ce monument, au milieu des statues qui représentent les physionomies de mes pères. Après tant de cruelles tempêtes du sort, la noble Genève m'a enfin donné le repos que rien ne troublera désormais. Puisse demeurer ici notre nom pendant la durée des siècles!» L'histoire du monument démontre les difficultés de la prophétie. Moins de dix ans après l'inauguration de 1879, il fallut restaurer le mausolée attaqué par la bise et le gel et placer la statue équestre du duc – belle œuvre de Julien Cain, à proximité de l'Hôtel Beau-Rivage.

A Genève, le duc se sentait protégé par une certaine discrétion comme le sont encore certaines personnalités qui apprécient cette immense qualité de notre ville. Sa propre discrétion fut en quelque sorte révélée à l'ouverture de son testament. Le duc offrait à la Ville de Genève – nuance – sa fortune, évaluée [après renoncement à ses biens situés en Allemagne] à quelque 20 millions de francs or, ce qui représente, si l'on prend en compte la comparaison de la construction, plus d'un milliard de francs actuels. Sans la générosité inespérée de cet homme, la Ville de Genève ne pourrait pas se vanter de posséder un Département de la culture aussi prestigieux. Cela coûte cher assurément, mais le rayonnement d'une ville tient aussi à ce facteur essentiel de toute politique. Ce legs, faut-il le souligner, eut sans doute un effet d'entraînement formidable si l'on en juge par les parcs et les propriétés dont jouissent aujourd'hui les Genevois.

Revenons au mausolée du quai du Mont-Blanc et à la volonté du duc exprimée dans son testament: «Le monument sera surmonté par notre statue équestre et entouré par celle de nos père et grand-père, de glorieuse mémoire, d'après le dessin attaché à ce testament, en imitation de celui des Scaligeri enterrés à Vérone.» Les amoureux de Vérone connaissent bien les Arènes, mais ils ne peuvent ignorer, au cœur même de la ville, la petite «place» – le «piazzaletto delle Arche» – toute proche de l'ancien palais des Scaligeri où séjournèrent Dante et Giotto. C'est là que le plus singulier des cimetières gothiques fut implanté au cours du XIVe siècle par les Scaligeri. Une photographie des années 1880 illustre ce site historique et montre au premier plan le mausolée de Mastino II, de 1345 et, à l'arrière, celui de Cansignorio, édifié entre 1370 et 1374 par Bonino da Campione [représenté dans le dessin du testament]. L'examen attentif des détails montrerait comment l'architecte du monument Brunswick, Jean Franel, a préféré à toute interprétation libre, celle d'un Viollet-le-Duc ou celle du Tessinois Vincenzo Vela, une fidélité au modèle véronais, même s'il fallut augmenter d'un tiers les proportions.

Dans la culture européenne de ce troisième quart du XIXe siècle, le goût de l'architecture néogothique n'avait pas disparu, loin de là. A la mort du duc, l'exemple le plus fameux de mausolée venait d'être achevé à Londres en 1872. L'Albert Memorial, imaginé par l'architecte le plus prolixe d'Angleterre, George Gilbert Scott, réprésentait à Hyde Park le point culminant de l'architecture gothique du «haut victorien». Cet exemple, comme celui du

monument à sir Walter Scott (1840-1846) à Edimbourg, œuvre de George-Micckle Kemp, ont guidé l'architecte Franel dans sa conception d'ensemble, car l'environnement méritait une étude spéciale.

Un guide illustré du monument Brunswick, écrit par le critique Charles Humbert, paraissait à Genève et à Paris en 1880, il est aujourd'hui largement oublié. Une plaquette de Tibor Denès célébrait le 100e anniversaire de sa mort, qui l'a lue? Il manque un nouveau guide qui montrerait le caractère européen du monument Brunswick et la qualité d'une école genevoise de sculpture en harmonie avec les plus grands statuaires parisiens. Ce serait une manière élégante de faire connaître le moins connu des bienfaiteurs de Genève.

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