La vision du détenu Skander Vogt, agonisant sur le sol de sa cellule enfumée de Bochuz, entouré de gardiens et de secouristes paralysés par la peur et la bureaucratie, hantera certainement encore longtemps le canton de Vaud. Les enquêtes en cours devront déterminer si certaines personnes portent une responsabilité plus directe dans ce drame. On peut toutefois déjà parler d’une immense faillite du système.

A la lumière de l’histoire carcérale hallucinante vécue par ce garçon certes difficile, interné pour avoir distribué des claques et avoir menacé de faire bien pire, soumis durant dix ans à un régime de détention digne d’Hannibal Lecter – le cannibale du film Le silence des agneaux –, c’est un examen de conscience beaucoup plus global qu’il s’agit de mener. Tous les acteurs de la chaîne pénale et pénitentiaire peuvent aujourd’hui se remettre en question.

Les psychiatres qui ont oublié leurs états d’âme et concluent si souvent à la dangerosité des expertisés tout en disant – quand cela les arrange – que le pronostic sur la récidive est aléatoire. Les juges qui prononcent des internements à tour de bras alors que cette mesure – en raison de l’atteinte à la liberté qu’elle suppose – doit rester un dernier recours. Les services pénitentiaires qui laissent croupir les détenus les plus récalcitrants dans des quartiers de haute sécurité – régime d’exception par excellence – quitte à détruire encore plus toute chance d’amélioration. Les commissions et les magistrats qui n’osent plus adoucir la réponse violente que l’institution réserve à certains pensionnaires mal aimés. Les politiques qui tardent à construire les établissements plus adaptés à la prise en charge des grands perturbés.

Cette rigidification du système est allée de pair avec le renforcement du discours sur la nécessaire protection de la société qui a connu son apogée avec l’acceptation de l’initiative sur l’internement à vie des plus irrécupérables. Aux excès inverses – congés ou libérations accordés trop légèrement – qui ont pu par le passé provoquer des drames s’est substituée la philosophie du risque zéro. Les conséquences d’une telle posture ne sont pas moins inquiétantes lorsqu’on songe à la fin d’un Skander Vogt mourant mais considéré – non menotté – comme encore trop dangereux pour être approché par d’autres que l’unité d’intervention de la police. Kafkaïen.

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