«Regardez-le vous dis-je, c’est un véritable clown. Qu’est-ce qu’un véritable clown? Je ne sais pas, mais regardez-le: il sait déjà faire mille et une choses et en invente toujours de nouvelles, tout heureux de ses trouvailles, toujours plus incroyables. On est émerveillé comme devant un enfant qui déjoue la malice des objets comme par miracle, sans jamais trébucher. Je suis curieux de chaque instant, un peu tendu, et voilà qu’il y a toujours quelqu’un pour se mettre à rire, à s’esclaffer comme s’il était tout seul, pas comme on rit à une bête blague, mais en éclatant d’un rire joyeux, comme un gamin; en fait, c’est moi, et le clown s’appelle Dimitri.» (Max Frisch)

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Il avait 80 ans, dont les trois-quarts passés sur scène. Après la disparition de l’ancien vice-chancelier de la Confédération Achille Casanova, le Tessin vit cette semaine son deuxième deuil avec l’envol d’une de ses personnalités les plus attachantes et les plus charismatiques: le clown Dimitri, dont le rayonnement dépassait largement les frontières nationales, a-t-on entendu dire mercredi toute la journée sur les ondes. De fait, on est ce jeudi étonné du peu d’articles recensés à l’étranger – une recherche «Dimitri + mort» sur Google aboutissant le plus souvent à un footballeur réunionnais du même prénom, Payet, «menacé de mort»… Ce, malgré le fait que Swissinfo ait publié mercredi un article multimédia en huit langues différentes, dont nous extrayons cette rare et magnifique image, sublime:

Rien en France, rien en Allemagne, rien en Italie. Il faut donc se tourner vers l’anglais. Il était «le mime favori des Suisses», écrit par exemple le Guardian, cet homme qui s’exprimait «avec peu de mots au pays des quatre langues officielles». Mais il «a parlé au public en jouant sur un humour combinant la fausse naïveté, la maladresse, les acrobaties et un vaste talent dans son inventaire d’instruments de musique». Même si la dépêche de l’agence Associated Press (AP) – signée Jamey Keaten à Genève – dont le quotidien britannique s’est inspiré confond Ascona avec Ancône, il décrit un artiste «coiffé au bol et édenté, doté d’un très large sourire sorti d’une bouche où il accumulait les balles de ping-pong».

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Le Belfast Telegraph, et le Washington Post, appuyés sur AP comme d’autres médias anglophones, insiste aussi sur «l’amour» que portait la Suisse à ce personnage. Il le cite longuement: «Je suis un clown plutôt positif, optimiste et gai, sans être superficiel», avait-il dit à la télévision lors de son 70e anniversaire il y a dix ans. «Je ne me classe pas comme clown triste – c’est un cliché – même si j’ai des larmes peintes sous les yeux.» Et l’année dernière, «encore plein d’entrain et de souplesse»: «Je suis encore jeune d’esprit. Et jeune dans mon corps. Les clowns sont immortels, tout le monde le sait.»

Si l’on excepte un hommage sur un portail culturel hongrois, il faut remonter à 2011 pour trouver sur le Net une interview du site Ouvertures.net, où Dimitri déclarait: «95% des anthroposophes que j’ai connus sont des gens ouverts.» C’était à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Rudolf Steiner, le fondateur du mouvement, puisque le clown de Verscio a été élevé dans un milieu anthroposophe.

Alors, était-il «un des derniers génies universels de notre temps?» Dimitri répond: «Il a été une des personnalités les plus importantes. Je ne sais pas s’il faut le qualifier de philosophe, d’innovateur, de précurseur, de penseur, d’écrivain, de poète ou d’artiste. En tant que clown, je mentionnerais la grande sculpture en bois exécutée par Steiner et que l’on peut voir au Goetheanum de Dornach. Au centre, il y a la grande figure du Christ et, en haut à gauche, l’humour du monde. Je trouve cela magnifique, cela me donne du grain à moudre puisque l’humour est essentiel pour un clown. Or l’humour était extrêmement important pour Steiner.»

En 2011, on trouve encore un article mi-figue mi-raisin de La Dépêche du Midi, qui parle du spectacle collectif DimiTRIgenerations. Il «se produit sur scène avec toute sa famille: ses deux filles Masha et Nina, son fils David et son gendre Kai Leclerc. Une sorte de rêve de vieux saltimbanque devenu réalité. Les cinq artistes sont rodés à la scène. Et les deux volets du spectacle, musical et circassien, sont sans bavure. Les numéros s’enchaînent entrecoupés d’intermèdes musicaux qui permettent d’installer discrètement le matériel. Dimitri est le chef d'orchestre, amusé et amusant, de cette joyeuse petite bande. […] Toutes les ficelles du cirque sont là, utilisées avec le talent personnel des uns et des autres […]. La magie opère plus auprès des petits que des grands, qui ont certainement perdu un peu de leur naïveté.»

C’est bien peu? Oui, comparé aux centaines d’hommages que l’on trouve dans la presse suisse. Qui feront peut-être réagir, dans un deuxième temps, les critiques et journalistes qui se souviendront, avec retard, d’avoir un jour vu un clown nommé Dimitri briller sur une scène près de chez eux. Ou alors c’est que le génie disparu prouvera pour une fois qu’on peut être prophète en son pays.