Quand enfant, je rentrais de vacances à l'étranger, la vue des avions à croix blanche, puis l'embarquement à bord avait une saveur toute particulière. Dès l'entrée en cabine, j'étais déjà sur sol helvétique. Les tenues un peu rigides des hôtesses, la coiffure impeccable des stewards, la propreté des sièges, les couverts en inox, le léger accent suisse alémanique du commandant de bord, tout cela me réacclimatait à mon pays de résidence. La Caravelle constituait un sas, un «déjà un peu là».

L'installation à bord s'accompagnait d'un sentiment de confiance inébranlable. Dans la fiabilité technique de l'appareil, le professionnalisme du pilote et la ponctualité des envols. Arrivé à Cointrin, puis sur l'autoroute vers Lausanne, je retrouvais à terre ce dont j'avais eu un avant-goût aérien. L'ordre surréaliste du paysage et des constructions, la clarté inégalable de la signalétique routière, la modération des automobilistes, la politesse un peu surjouée du pompiste, le ciel un peu voilé. Bref, la familiarité agréable, ouatée et un peu morne de la Suisse.

L'affaire des fonds en déshérence, l'accueil disons réservé des victimes du nazisme ainsi que d'autres épisodes douloureux pour l'orgueil national ont ces dernières années brouillé l'histoire imaginaire de la Suisse. Avec l'absorption penaude de Swiss par Lufthansa ces derniers jours, c'est plutôt une part de la géographie imaginaire du pays qui s'évapore.

Qu'est-ce qu'une géographie imaginaire? Disons d'abord qu'il ne s'agit pas d'un mythe, dans le sens banal que l'on donne souvent à ce terme. La géographie imaginaire de la Suisse n'est pas un tissu d'inventions destinées à cacher des réalités plus obscures que l'on préfère ne pas voir. C'est une conception partagée, au sein de larges secteurs d'une population, de ce qu'est une portion d'espace et de ce que sont ses relations avec d'autres espaces. Elle se nourrit de choses bien réelles, mais sélectionnées, arrondies et mises en cohérence. Ainsi, la forme de la nation sur la carte scolaire, l'architecture des gares, la bienfacture des constructions, l'aspect ripoliné de la campagne ou le rôle de médiateur de nos diplomates dans les conflits internationaux. Cet imaginaire peut muter, voire se désagréger, quand certains de ces éléments ne répondent plus comme ils le devraient. Un peu comme les commandes d'un avion. C'est le cas avec l'affaire Swiss.

La catastrophe du SR 111 en 1998 avait déjà donné l'alerte. L'infaillibilité technique n'était plus au rendez-vous. Puis il y eut l'acharnement thérapeutique pour sauver Swissair de la faillite. Ceci au nom d'une image de la Suisse, d'une identité nationale et accessoirement des coûts supposés pour les milieux économiques de la disparition de ce fleuron volant. Sous perfusion fédérale, dotée d'un nouveau nom et d'un nouveau logo, Swiss pouvait donner l'illusion de la survie du même. Peut-être Swiss, et la Suisse à travers elle, pouvait-elle maintenir sa prestance sur la scène internationale?

Las, Swiss n'a pas su ce qu'elle savait faire le mieux: du haut de gamme pour l'élite ou du bas de gamme pour les masses. Liftée, mais hésitante, elle n'a su faire ni l'un ni l'autre. Alors, pour éviter encore pire, elle a été vendue pour trois fois rien, calculé désormais en euros, à l'Allemagne, symbole de ce machin bureaucratique et superflu que serait la construction européenne. Et on se rappelle alors qu'à l'époque des Caravelle, nous observions les fluctuations du change entre Marks allemands et francs suisses avec le sentiment que notre petit pays tenait crânement la dragée haute au gros voisin du Nord…

Avec la mort de Swiss, c'est donc plus particulièrement une conception du lien avec l'extérieur qui ne répond plus. Cela ne signifie pas qu'il faille s'écrier que tout est fini: les avantages comparatifs de la Suisse, son rôle international, la crédibilité de l'arbalète, la rentabilité des actions Nestlé. Il s'agit plutôt d'enregistrer le signe d'un changement, un de plus, plutôt que de vouloir l'escamoter. La mort de Swiss devrait alors nous encourager à concevoir à neuf les relations que notre étrange collage de cantons peut entretenir avec le monde, à réimaginer sa géographie.

Pour cela, il faut accepter d'abord que la Suisse n'est pas – et n'a jamais été – une forteresse alpine. Elle est un nœud, avec ses spécificités bien marquées, d'un réseau mondial dans lequel circulent des biens, des personnes, des capitaux et des informations. C'est reconnaître aussi que la Suisse est un pays d'immigration où l'intégration des étrangers fonctionne mieux que dans beaucoup d'autres pays. Les réussites de nombre d'immigrés de la seconde génération en témoignent amplement. C'est tirer pleinement profit de notre multiculturalisme et de notre multilinguisme, comme savait le faire, dans le monde de l'art par exemple, une figure comme Harald Szeemann. C'est, enfin, utiliser le meilleur de notre génie démocratique pour contribuer à une indispensable régulation de la mondialisation et revivifier ainsi le rôle de la Suisse dans le concert des nations.

Ola Söderström participe à la mise sur pied, à l'Université de Neuchâtel, d'une Maison d'analyse des processus sociaux, qui a pour vocation d'étudier la circulation des personnes, des biens et des connaissances.

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