Viktor Iouchtchenko est un homme plein de ressources. Défiguré il y a quelques semaines suite à un empoisonnement du sang aussi curieux que dramatique, le leader pro-occidental de l'opposition ukrainienne a promis de «se battre jusqu'à la victoire» en demandant à ses partisans d'occuper le pavé de Kiev. La victoire, on vient de la lui voler.

Au milieu de la nuit de dimanche à lundi, un institut de sondage proche du pouvoir sortant lui donnait trois points d'avance à l'issue du scrutin présidentiel. Quelques heures plus tard, le candidat du pouvoir était pourtant déclaré vainqueur, avec trois points d'avance. Entretemps, le pouvoir a fait voter les morts, car il en a le pouvoir. Dans certains coins de l'est de l'Ukraine, le taux de participation dépasse ainsi les 100%.

Satisfait de cette opération klepto-électorale rondement menée, Vladimir Poutine s'est empressé de féliciter «son» Viktor, un certain Ianoukovitch, homme lige du Kremlin, garant de l'ordre régional poutinien. L'OSCE s'est émue, dénonçant, c'est son vocabulaire, les «irrégularités» du scrutin. En clair, l'Ukraine, grand pays européen de 48 millions d'habitants, à la charnière de deux mondes, vient de vivre l'une des plus spectaculaires affaires de bourrage d'urnes de ces dernières années. Les précédentes s'étaient mal terminées pour leurs auteurs. A Belgrade, Milosevic avait pris la porte, avant de prendre l'avion pour La Haye. A Tbilissi, Chevardnadze avait fini par prendre la rose tendue par son rival Saakachvili, après avoir hésité à prendre les armes. Même scénario, ces jours prochains, en Ukraine? Pas certain.

D'abord, il faudra que le mouvement estudiantin ukrainien Pora mobilise les 300 000 personnes qu'il prétend pouvoir déplacer devant la Verkhovna Rada, le parlement. Cette mouvance s'inspire directement des méthodes «révolutionnaires» de ses devancières serbes Otpor, et géorgienne Kmara. Ensuite, il faudra le soutien de l'Occident, sur le mode scandalisé. Le moins que l'on puisse dire est que celui-ci est encore assez discret.

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