Revue de presse

Moscou et Kiev s’écharpent sur les commémorations de la fin de la Guerre de 39-45

En Russie, on ne sait plus très bien si l’on rappelle, chaque année le 9 mai, les horreurs de la «Grande Guerre patriotique». Ou si désormais prime la loyauté vis-à-vis du pouvoir actuel de Vladimir Poutine, notamment sur sa politique extérieure et le conflit avec l’Ukraine

Une fois de plus, cette année, des «polémiques» ont accompagné les célébrations de grande ampleur de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Russie, le 9 mai 1945, il y a donc 72 ans de cela. Mais en Ukraine aussi, où le président, Petro Porochenko, a annoncé à ses soldats que Kiev ne célébrerait «plus cette fête selon le scénario russe», alors que plusieurs centaines de personnes portant les photographies de proches ayant combattu durant ce que l’Union soviétique appelait «Grande Guerre patriotique» ont défilé mardi dans la capitale. Un petit groupe de nationalistes leur a jeté des fumigènes avant d’être maîtrisés par la police.

Lire aussi: En Russie, le Jour de la Victoire a retrouvé son lustre (08.05.2014)

Dans la même veine, «certains commentateurs» repérés par Courrier international pointent du doigt «l’esprit militariste de l’événement». Dans l’étalage de toute sa puissance, le président russe, Vladimir Poutine, a ainsi appelé mardi le monde à s’unir pour combattre «le terrorisme» et assuré au passage que la Russie pouvait «défaire n’importe quel agresseur» à l’occasion de ce que l’on appelle, sur les terres de l’ex-empire soviétique, le «Jour de la Victoire», qui marque la défaite de l’Allemagne nazie en 1945.

Boris Eltsine, déjà...

Le point culminant de cet immanquable rendez-vous politico-historique, c’est la parade militaire sur la place Rouge. Des défilés ont aussi eu lieu dans d’autres villes russes, tandis qu’une cérémonie était organisée sur la base aérienne de Hmeimim en Syrie, où Moscou soutient le régime de Bachar el-Assad. Ce «nouvel» élément crée évidemment l’embarras dans la communauté internationale plus de vingt ans après la chute de l’URSS, lorsque le président Boris Eltsine avait été lui-même très encombré par la commémoration des glorieuses heures de l’histoire soviétique.

Archive: L’amer jubilé de la victoire à Moscou («Le Nouveau Quotidien», 10 mai 1995)

«La situation actuelle nous oblige à accroître notre capacité de défense, mais pour mener un combat efficace contre le terrorisme, l’extrémisme, le néonazisme et d’autres menaces, il est nécessaire de consolider la communauté internationale tout entière», a dit Vladimir Poutine lors de son discours sur la place Rouge. Ajoutant que «cette tragédie monstrueuse n’a pas été empêchée à cause de l’idéologie criminelle qu’est celle de la supériorité raciale; celle-ci a été tolérée en raison de la désunion des grands pays.»

A Donetsk aussi

Et pendant ce temps-là, plus de 10 000 personnes agitant des drapeaux russes et portant des portraits de Staline ont assisté ce mardi au défilé militaire qui se tenait à Donetsk, la «capitale» des rebelles prorusses dans l’est séparatiste de l’Ukraine. Autre étalage de forces militaires en conflit depuis plus de trois ans avec le gouvernement de Kiev, qui contrevient à l’accord de paix de 2015, de facto largement ignoré. Ce, alors que – pour l’anecdote – se tient ces jours-ci dans la capitale ukrainienne le 62e Concours Eurovision de la chanson qui a relancé la «guéguerre» que se livrent Moscou et Kiev par ce biais très populaire, diffusé par toutes les télés européennes.

Ce 9 mai (et non le 8, comme en Europe), les trois-quarts de la population ont participé aux célébrations historiques, un chiffre en croissance par rapport à l’année dernière, selon un sondage repris par RBC Daily. L’événement a été abondamment commenté dans les médias russes, qui pointent notamment quelques «formes inappropriées». Un exemple? Le site du magazine Aficha constate que «de très nombreux parents publient sur les réseaux sociaux des photos de leur progéniture affublée d’uniformes militaires». On peut en fait «acheter en un clic» celui de la police politique de 1943, le NKVD, déplore-t-il:

Et puis, autre lourd symbole, «le port du ruban de Saint-Georges noir et orange est de mise», selon la chaîne nationaliste Tsargrad TV. Depuis 2005, il incarne le patriotisme russe, «l’identité nationale». Avec lui, «on peut se battre avec honneur et parfois mourir, comme les héros du Donbass», autre «référence au conflit armé dans l’est de l’Ukraine». En 2015, la plupart des Occidentaux avaient déjà boudé la parade, alors que les tensions étaient à leur comble à propos de l’Ukraine.

Le député d’opposition saint-pétersbourgeois Boris Vichnevski, regrette de son côté sur le site de la radio Echo Moskvy le fait que ce ruban «symbolise désormais non pas la mémoire de la guerre, mais la loyauté vis-à-vis du pouvoir». Les couleurs noir et orange «sont devenues depuis le printemps 2014, date de l’annexion de la Crimée par la Russie, le symbole de la politique extérieure du régime poutinien», dit-il. Et non plus le rappel des horreurs de 39-45, avec près de 42 millions de morts parmi les soldats soviétiques, selon les chiffres revus à la hausse fournis par le journal Novaïa Gazeta.

«Après le déclenchement de la guerre dans l’est de l’Ukraine», Kiev avait décidé, en 2015, de décréter le 8 mai «Jour de mémoire et de réconciliation», explique La Croix. Les autorités avaient renoncé «aux défilés militaires pour revenir à un format plus proche de celui des Européens, avec un dépôt de fleurs en mémoire des victimes. Un nouveau symbole, un coquelicot rouge, [avait remplacé] le ruban de Saint-Georges […] arboré par les Russes mais aussi par les rebelles qui affirment combattre le gouvernement «fasciste» de Kiev.»

Ce «fascisme» qui est donc loin d'être enterré, sémantiquement et rhétoriquement parlant, plus de 70 ans après ses méfaits les plus terribles.

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