La première confrontation entre Hosni Moubarak et Mohamed ElBaradei [rentré jeudi passé en Egypte pour soutenir les manifestants, ndlr] eut lieu en 1997. ElBaradei la gagna haut la main. C’était à l’occasion de l’élection du nouveau directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), après l’annonce du retrait du Suédois Hans Blix.

Les pays occidentaux/industriels avaient convenu à l’avance que ce serait cette fois-ci le tour d’un candidat en provenance du tiers-monde, pour la première fois depuis la création de l’AIEA en 1957. L’Egypte – son président Hosni Moubarak – proposa alors la candidature de Mohamed Shaker, un éminent diplomate qui avait brillamment présidé la Conférence quinquennale du Traité de non-prolifération en 1985. Le tiers-monde n’avança aucun autre nom et fit bloc derrière la candidature égyptienne pour l’élection par le Conseil des gouverneurs de l’AIEA, dans lequel sont représentés 35 pays. Mais une majorité de 18 voix n’était pas acquise. Les autres membres du Conseil ne voulurent en aucun cas de Mohamed Shaker. Bien que reconnaissant ses qualités intellectuelles, ils doutaient fortement de ses compétences à gérer une organisation de 2200 personnes, une organisation plus technique que politique. Très cassant envers les subalternes et trop enclin à abuser des services de fonctionnaires égyptiens des Nations unies à des fins personnelles, Shaker ne put convaincre. Avant même le premier tour de scrutin, les pays occidentaux firent savoir que l’Egyptien Mohamed ElBaradei, en poste de direction à l’AIEA, bénéficierait par contre de leur soutien total. Moubarak refusa la perche tendue. Les procédures de l’AIEA interdisant des candidatures non soutenues par le pays d’origine du candidat, un accord préalable à l’amiable s’avérait donc impossible.

Une contre-candidature de blocage devint de ce fait nécessaire. Ce fut le nom d’Alec Baer, citoyen suisse, qui fut proposé. Haut fonctionnaire de la Confédération, fin connaisseur du parquet diplomatique et efficace gouverneur suisse à l’AIEA, Alec Baer avait certes les compétences voulues pour assumer la fonction, mais en fait trois obstacles barraient la voie: la promesse faite au tiers-monde, le soutien expressément accordé à ElBaradei et la présence d’un autre Suisse dans le directoire de l’AIEA (le soussigné). Il s’en suivit un bal diplomatique interminable, un suspense intense durant plusieurs mois, une série de quelque trente scrutins destinés à n’élire personne, avec chacun des deux candidats n’obtenant selon le jour qu’entre 15 et 17 voix.

Moubarak s’entêta. Les pays du tiers-monde – qui n’étaient pas fondamentalement opposés à la candidature d’ElBaradei – n’osèrent pas pendant longtemps affronter l’ire de Hosni Moubarak en rompant les rangs. Mais la comédie devait bien prendre fin. Une trentaine de pays africains firent le premier pas en envoyant leur ambassadeur au Caire chez Moubarak – en rang d’oignons, a-t-on dit, sans chef de file – pour l’exhorter à substituer le nom d’ElBaradei à celui de Shaker. Moubarak finit par capituler. Mohamed ElBaradei fut ainsi élu directeur général de l’AIEA à l’unanimité.

Au lieu de profiter d’une faste retraite d’homme d’Etat et de Prix Nobel, ElBaradei a décidé aujourd’hui de se confronter à Moubarak dans les rues du Caire. Chapeau. Pour l’avoir côtoyé pendant six ans, je ne peux qu’attester la clarté de ses visions, son intégrité intellectuelle et sa probité morale dénuée de tout népotisme et opportunisme de mauvais aloi.

L’auteur est ancien directeurgénéral adjoint de l’Agence internationale pour l’énergie atomique.

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