Au nom du principe de précaution, on n'a pas reculé devant les risques de psychose quand il a fallu abattre les troupeaux pour lutter contre la maladie de la vache folle, ou imposer des mesures draconiennes pour enrayer le SRAS, le syndrome respiratoire aigu sévère. La nécessité d'informer le public l'a emporté sur le désespoir et les faillites des éleveurs, sur la mise en péril d'un secteur aérien affaibli par le 11 septembre. Dans un autre registre, c'est forcément publiquement que les constructeurs automobiles rappellent des modèles défectueux à l'usine.

A la lumière de ces précédents, il est étonnant de voir les contorsions des gouvernements et des acteurs du secteur aéronautique après la révélation que l'avion de Charm el-Cheikh avait été jugé dangereux en toute confidentialité. Certes, chacun entonne le couplet, rituel après une catastrophe, des mesures de sécurité à renforcer d'urgence. Mais, s'il vous plaît, pas un mot aux principaux intéressés, les voyageurs. Leur manque de discernement pourrait entraîner la gabegie, la faillite des compagnies montrées du doigt. On annonce avec emphase que les voyageurs devraient avoir le droit de connaître la compagnie avec laquelle ils vont voler, mais, dans le même mouvement, on leur refuse le droit de connaître celles qui ont été mises à l'index.

On suggère aussi que les voyagistes puissent connaître ces listes noires, mais pas le public, pour éviter une paranoïa dommageable aux compagnies y figurant. Comme si le résultat ne serait pas le même: peut-on imaginer des agences acceptant délibérément de travailler avec des avions peu fiables?

Certes, l'avion reste un moyen de transport sûr, de plus en plus sûr malgré l'impact psychologique de catastrophes brutales. Mais est-il plus tolérable de mourir en bonne santé en tombant du ciel que de succomber à l'absorption plus hypothétique encore d'un ris de veau contaminé, comme les réactions après le drame de la mer Rouge pourraient le laisser croire?

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