Opinion

Sans Moutier, quel avenir pour le Jura bernois?

Il est illusoire de croire que l’on pourra résoudre le cas du Jura bernois comme celui de Moutier. Jamais sa population n’en voudra. Pour sortir de l’impasse, il faut changer de paradigme, écrit le politologue autonomiste Jean-Claude Rennwald

Le Mouvement autonomiste jurassien (MAJ) a eu raison de souligner, le 23 juin à Porrentruy, que l’intégration de Moutier au canton du Jura ne réglait pas définitivement la Question jurassienne. Car il n’appartient pas à l’officialité – fédérale, bernoise ou jurassienne – de décréter la fin de l’histoire. Seuls les acteurs de cette même histoire ont la capacité d’en faire ou non tourner la roue. C’est d’autant plus vrai que la lutte pour l’émancipation des minorités nationales est un combat moderne, comme en témoignent la mobilisation en cours en Catalogne, l’interrogation de l’Ecosse sur son avenir institutionnel, ou l’élection de trois députés autonomistes corses à l’Assemblée nationale française.

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Une bonne nouvelle, mais…

L’arrivée de Moutier au sein du canton du Jura est une bonne nouvelle pour la cité prévôtoise, qui retrouve son berceau historique. C’est aussi une excellente chose pour l’Etat jurassien, qui renforce ses assises et qui, grâce à la vivacité culturelle de Moutier et à son remuant Parti socialiste autonome (PSA), devra mettre en place une nouvelle dynamique. Ce rattachement confortera la culture politique jurassienne de centre gauche, dans la mesure où Moutier, ces dernières décennies, a presque toujours voté comme le canton du Jura lors des scrutins fédéraux, en particulier sur des sujets sociaux ou sur ceux relatifs à l’ouverture à l’Europe et au monde.

Mais le choix de Moutier rendra encore plus problématique la situation du Jura bernois au sein du canton de Berne, dont il ne représente plus que 4% de la population. Examinons les possibilités qui s’offrent au Jura bernois:

• Le statut quo. Il serait synonyme d’une énorme régression politique (menaces sur sa surreprésentation au gouvernement et au Grand Conseil), culturelle et linguistique du Jura bernois.

• Une vraie régionalisation. Depuis 1972, le canton de Berne n’a jamais voulu entendre parler d’un réel partage du pouvoir entre Alémaniques et Romands.

• Un demi-canton. Berne et le Jura n’accepteront jamais de restreindre leur souveraineté, sans compter que le coût d’un tel scénario serait exorbitant.

• Un grand canton romand. Idéal face aux Alémaniques et à la Confédération ce projet bute sur des intérêts trop divergents et supprimerait la nécessaire proximité entre citoyens et collectivités publiques.

• La solution communaliste. Hormis Sorvilier et Belprahon, qui voteront le 17 septembre, elle ne concernerait qu’une poignée de communes ces vingt ou trente prochaines années. Parmi toutes les variables qui permettent de comprendre la Question jurassienne, la langue joue un rôle prédominant. Or le choix de Moutier tient en partie au fait qu’elle est la plus francophone des localités du Jura bernois et il est peu probable que d’autres communes enregistrent un jour une telle proportion de francophones. Et ceci d’autant plus qu’à l’autre extrême, des localités comme Mont-Tramelan, Champoz ou Elay, comptent entre 88 et 97% de germanophones.

Seul le Supercanton

Il est donc illusoire de croire que l’on pourra résoudre le cas du Jura bernois comme celui de Moutier. Jamais sa population n’en voudra. Pour sortir de l’impasse, il faut changer de paradigme, comme le permet l’idée d’un Supercanton de l’Arc jurassien (NE, JU, JB), avec un statut spécial pour Bienne. Ce concept permet de sortir du conflit entre autonomistes et antiséparatiste et d’insérer la réflexion dans un renouveau du fédéralisme et dans l’insertion de l’Arc jurassien dans l’Europe des régions. D’aucuns diront qu’un tel projet n’intéresse pas grand monde. Pour l’instant, c’est vrai. Mais au départ, beaucoup de grandes et nobles causes n’ont été portées que par de petits groupes. Cela vaut pour la lutte jurassienne, mais aussi pour le développement de l’Etat social ou pour la construction européenne. D’autres estiment que ce sera long. Certes, mais dans sa phase moderne, la Question jurassienne remonte à 1947, il y a 70 ans, alors que le conflit irlandais s’est accéléré à partir des «Pâques sanglantes» de 1916, voici cent un ans… L’intégration de Moutier au canton du Jura pourrait aussi servir de terrain d’expérimentation à la construction d’un ensemble plus vaste.

Canton social?

Pendant la campagne du 18 juin, il a été souligné que le canton du Jura présentait de nombreux avantages pour les Prévôtois, par exemple, en matière d’allocations familiales et de fiscalité. Le Jura est-il pour autant un canton social? Nous avons quelques doutes, en raison du bas niveau des salaires, du (mauvais) feuilleton du salaire minimum, d’une volonté politique insuffisante de combattre le dumping social, ou encore d’un trop faible taux d’adhésion des entreprises aux conventions collectives de travail (CCT): 50% dans l’horlogerie, contre 80 à 100% dans les autres cantons horlogers. Ces combats-là doivent être relancés, car l’émancipation des peuples n’est pas seulement culturelle et linguistique, elle est aussi sociale.

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