Revue de presse

Moutier a dit «oui», mais les médias préviennent: ce ne sera pas facile

Le vote de la cité prévôtoise, ce dimanche, pour rejoindre le canton du Jura, est historique. Mais c’est maintenant que tout commence vraiment: le processus sera impossible sans une réconciliation générale

«Quelques secondes de confusion avant l’onde de choc, dimanche vers 17h20. Et puis le fracas. Moutier sera jurassienne, c’est décidé! Noire de monde, la place de la Gare, rebaptisée pour l’occasion «place Roland-Béguelin», du nom du «père fondateur» du canton du Jura, a explosé de joie comme jamais», écrit Le Courrier de Genève.

Toujours un peu poète, Le Quotidien jurassien (LQJ) affiche évidemment très clairement la couleur ce lundi matin après la décision historique, dimanche, des citoyens de la «capitale» du Jura bernois de rejoindre à terme la République et Canton du Jura. Son titre? «mOUtIer». Son éditorial? «Bienvenue chez vous, frères prévôtois.» Il loue ce bel exercice de démocratie directe, puisque «près de neuf citoyens […] sur dix ont voté» et que «la majorité a décidé de quitter le canton de Berne». Aujourd’hui, ils sont dans «le ravissement absolu», dit le Blick. Et les édiles n’ont pas caché leur joie, triomphale:

La décision est «cohérente», pour LQJ: «Il aurait été paradoxal qu’une ville portée par les autonomistes depuis plus d’une génération renonce à franchir le seuil de la maison.» Et «si les gagnants d’hier se sentent déjà chez eux dans le Jura, il faudra quelque temps aux perdants. Tous les Prévôtois sont bienvenus. La main jurassienne est tendue, sans arrière-pensées. Les gens de bonne volonté la saisiront, à l’instar de ces probernois de jadis qui sont aujourd’hui de parfaits citoyens du canton du Jura, dont ils ne souhaitaient pas la création.» A cet égard, «il convient de souligner la dignité dans la défaite du clan antiséparatiste».

Le Journal du Jura, qui en a fait partie ces dernières semaines, parodie Jean-Pascal Delamuraz en parlant d’un «dimanche noir pour le Jura bernois» et en titrant à la une, fataliste: «Pour 137 voix, le sort en est jeté…» Mais attention, car «les vainqueurs d’hier, qui n’ont jamais eu véritablement conscience d’appartenir à cette entité, n’en auront forcément cure». Il souligne qu’une «longue période de flou artistique se prépare» d’ici au transfert, probablement en 2021, «qui ne fera pas que des gagnants». Le quotidien biennois appelle la «partie restée fidèle à Berne à ne pas s’entre-déchirer pour récupérer les institutions prévôtoises appelées à être relocalisées». Il préconise aussi une unité sans faille «pour défendre avec acharnement son pré carré» face à ceux qui, en terre alémanique, sont prêts à «remettre en cause les privilèges accordés au Jura bernois».

Un équilibre «bouleversé»

Pourtant, on a affaire à une «correction d’une erreur historique», affirment L’Express et L’Impartial. Si «les larmes avaient coulé, côté autonomiste, après les plébiscites des années 1974-1975 qui avaient fait exploser l’unité du Jura, […] 43 ans après, elles sont devenues des larmes de joie», constatent les journaux neuchâtelois en décrivant les scènes de joie dimanche dans la cité prévôtoise. La Question jurassienne est-elle pour autant réglée? se demandent-ils encore. «Probablement pas», car «en changeant de canton, Moutier bouleverse de facto tout l’équilibre régional dans l’arc jurassien.» Mais en attendant, à l’enseigne du hashtag #Mouxit, ce fut la fête:

Le vote n’a également pas fait que des heureux à Moutier, remarque La Liberté. La commune sort divisée de ce scrutin: «49% des votants voulaient rester bernois». Le journal fribourgeois se demande, comment les 7700 habitants de la cité pourront désormais vivre ensemble, notamment après les «invectives» entendues pendant la campagne. «Et le 17 septembre, les villages de Belprahon (BE) et de Sorvilier (BE) doivent se prononcer à leur tour» sur leur appartenance cantonale. En cas de oui, «le flot des passions politiques qui a jailli dans la cité baignée par la Birse» sera «loin de se calmer».

Voir notre chronologie illustrée:  La Question jurassienne, de 1947 à 2017

«Moutier bernoise? Plus jamais!»

Le canton du Jura «a beaucoup promis aux Prévôtois de se montrer à la hauteur de ce vote historique», écrivent pour leur part la Tribune de Genève et 24 heures. Après «une campagne parfois très dure, […] l’heure de la réconciliation a sonné». Les antiséparatistes doivent se rendre au verdict de la majorité, car «toute autre attitude ne serait pas comprise du reste du pays, pour qui la Question jurassienne fait déjà partie du passé». Parce c’est «le cœur qui l’a décidé»? Telle est du moins l’hypothèse du site Watson.ch.

Cette réconciliation, selon les deux journaux lémaniques, «sera d’autant plus facile que les espoirs des séparatistes se concrétisent. Ils attendent une reconnaissance politique, mais aussi une nouvelle dynamique régionale.» Que ce vote soit «historique», toute la presse le reconnaît, à commencer par la référentielle Neue Zürcher Zeitung, qui y consacre un long article et se réjouit de voir que la fin du «conflit» interjurassien «approche». Pour le Tages-Anzeiger, il est même «abgeschlossen», terminé. «Nie wieder ein bernisches Moutier», renchérit le Bund: «Moutier bernoise? Plus jamais.»

Aux yeux du Matin, Moutier «a choisi d’être une grande ville dans un petit canton». Cela «fera du bien au Jura» de voir que «la cité prévôtoise distillera son enthousiasme dans un canton qui s’est progressivement normalisé», lui permettant de retrouver du «mordant». Il aura en tout cas le soutien du lyrique Pascal Décaillet qui, dans son blog hébergé par la Tribune de Genève, s’adresse solennellement «aux Jurassiens, aux Bernois, aux Jurassiens bernois, aux Jurassiens tout court, à ceux de tous les districts, du Nord comme du Sud, de cette région profondément amie», pour leur donner «le salut d’un Confédéré qui aime son pays, et souhaite le maintien de son unité dans la diversité. Sans ce petit miracle-là, comme un soupir retenu devant une petite fleur fragile, nous sommes perdus.»

«Fidélité au Jura»

Séquence émotion, que reprend la Berner Zeitung: depuis dimanche soir à Moutier, «il n’y a plus un seul œil de sec», même si le canton «est et reste bilingue». Aux yeux de Libération, «Moutier jure fidélité au Jura», malgré «un climat lourd, des menaces, du chantage, des brimades», comme le quotidien français le décrivait dans un précédent reportage: «Choisis ton canton, camarade!» Et le rattachement de la cité au Jura «pourrait avoir des conséquences économiques incertaines sur cette ville ouvrière, par exemple sur le maintien ou non de son hôpital, et sur sa fiscalité».

Mais, pas folle la guêpe, la Banque cantonale du Jura (BCJ) va ouvrir une succursale à Moutier, lit-on sur le site Romandie.com, qui reprend l’agence AWP: «Les démarches nécessaires à sa future implantation seront lancées de suite», a indiqué l’établissement dimanche soir dans un communiqué. Pub: «La banque entend offrir aux Prévôtois les mêmes services qu’aux habitants du canton du Jura.»


A lire aussi:

Tous les récents articles du «Temps» sur Moutier

Publicité