Opinion

Moutier: malheur aux vaincus?

Avec le vote de Moutier, on vient de créer une frontière cantonale aussi absurde que celles de la Broye et cela au XXIe siècle! Elle ne tient pas compte des nécessités fonctionnelles: elle doit donc se faire aussi perméable que possible, écrit l’historien Pierre-Yves Moeschler

La presse romande célèbre la victoire séparatiste à Moutier. L’enthousiasme ne connaît que quelques rares précautions envers les 48% de fidèles au Jura bernois. Que retentisse la Rauracienne!


Relire:


La trame tire toutes les ficelles de la sensiblerie romande. Pas étonnant, puisqu’on perçoit la Suisse allemande comme dominatrice et méprisante: preuve en sont les cris d’orfraie poussés chaque fois qu’un canton alémanique fait mine d’atténuer l’importance du français à l’école.

L’épouvantail du PDC

Et voici qu’une ville de moins de 8000 habitants ose défier Berne, canton sur lequel se focalise, avec Zurich, le ressentiment francophone. Gooooaaaal! Les tribunes romandes sont à la fête et on s’émeut des larmes de François Lachat. Sait-on que, si le Jura historique est aujourd’hui divisé, c’est aussi à cause du rôle d’épouvantail que son parti, le PDC, a joué dans les vallées méridionales, socialistes et radicales, lors des plébiscites de 1974-1975?

Osons demander aux gens d’Estavayer de devenir vaudois ou aux Payernois de se réunir au canton de Fribourg. A quoi se heurterait toute proposition de correction des absurdes limites cantonales dans la Broye? Bingo, vous avez trouvé: aux deux cultures confessionnelles. Les limites du canton du Jura, dessinées en 1974-1975, correspondent elles aussi, et avec précision, à celles de la Réforme protestante. Or, depuis son développement industriel, Moutier a vu sa population de sensibilité catholique augmenter. Toute l’explication du revirement de la ville est là: rien à dire à cela, c’est la démocratie. L’histoire des mentalités met en scène le long terme, quasi immuable, sauf lorsqu’il est bousculé par le changement des acteurs, sur le terrain.

Alors la Suisse romande célèbre la victoire. Elle se l’approprie, comme si le choix de Moutier servait d’exutoire à ses frustrations minoritaires.

Pendant ce temps, la communauté romande la plus faible reste seule

Pendant ce temps, la communauté romande la plus faible reste seule: elle est constituée de Bienne et du Jura bernois. On dit qu’elle ne sait pas se vendre: en effet, pas d’enthousiasme dans la défense du statu quo, pas de fils à papa beau parleur, mais plutôt un ingénieur que la TV place dans un contexte agreste et germanophone, pour qu’il colle bien au cliché utile. On a, en effet, déguisé les antiséparatistes en agriculteurs alémaniques, mettant l’UDC au centre de l’image. Le maire de Moutier dit, le sourire aux lèvres: «Ce sont des protestants». Pourtant, dans les décennies qui viennent, c’est peut-être dans ce qui reste du Jura bernois et à Bienne que se jouera l’avenir de la cohésion nationale. Les Jurassiens bernois sont au front et ils sont ultraminoritaires. En célébrant la victoire du camp séparatiste à Moutier, la Suisse romande devrait garder à l’esprit qu’on peut se mettre à l’abri du bilinguisme dans un canton monolingue, mais que le nécessaire courage, ce n’est pas de fuir, mais d’assumer debout le défi posé par l’histoire.

Frontière cantonale absurde

Le Jura bernois et Bienne ont besoin de la sollicitude de Berne, mais plus encore de la collaboration active des cantons voisins et de la Romandie tout entière. Pour l’instant, ils doivent compter sur leurs propres forces, affaiblies depuis le dimanche 18 juin, jour du 500e anniversaire de la Réforme protestante, 170 ans après la guerre du Sonderbund et 150 ans après le Kulturkampf, dont nous venons peut-être de vivre enfin le dernier contrecoup.

Le «Jura historique» est une expression imposée par le mouvement autonomiste et le canton du Jura. Or, si ce Jura existe, il ne peut être que pluriel. Et si on veut avancer solidement vers un avenir qui ne se définira que par le dialogue, il faut tordre le cou aux ressentiments dits et, surtout, tus: on ne le fera qu’en analysant ensemble, dans le respect mutuel, les causes multiples du déchirement jurassien. A commencer par ce que les héritages confessionnels ont produit comme différences durables dans la perception du pays. Les autres critères suivront, jusqu’à ce que se consolide une nouvelle conscience d’un devenir commun. On vient de créer une frontière cantonale aussi absurde que celles de la Broye et cela au XXIe siècle! Elle ne tient pas compte des nécessités fonctionnelles: elle doit donc se faire aussi perméable que possible.

Publicité