Opinion

Moutier: une question de cœur et de raison – non d’histoire

Le politologue Andreas Gross pointe du doigt les fausses identités brandies dans le cadre du débat entourant le scrutin de Moutier pour mieux souligner l’acte de liberté qu’il représente

Moutier se situe évidemment «au cœur» du Jura. Entre deux des nombreuses cluses typiques, dans l’une des multiples vallées qui traversent le massif du nord-est au sud-ouest. Mais cette conception paysagère et géographique du Jura est vaste, elle s’étend sur plusieurs cantons, de Bâle-Campagne, Argovie, Soleure jusqu’à Vaud et même Genève. En d’autres termes, le Jura a plusieurs cœurs, il suffit de penser à Waldenburg (BL), au Herzberg (AG), à Mariastein (SO), Le Noirmont (JU), Balsthal (SO), Tavannes, Tramelan, Saint-Imier, La Chaux-de-Fonds, Le Locle ou La Brévine.

A lui seul, le cœur ne crée donc pas une appartenance.

Sur le plan linguistique, le Jura est aussi plus diversifié que beaucoup ne le pensent. Certes, on parle presque partout français. Mais au nord-est (BL, AG, SO), le Jura fait partie des cantons alémaniques; et à Ederswiler, commune du canton du Jura, on parle surtout allemand. Il est d’ailleurs possible, dans le canton du Jura, de passer sa maturité en allemand. La langue ne fait donc pas non plus toute la différence.

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Faux historiques

Plutôt le «génie campagnard-industriel», base d’existence de la plupart des Jurassiens et Jurassiennes, à côté de l’agriculture (de montagne). Mais même ce génie des horlogers et des mécaniciens de précision, admiré dans le monde entier, traverse les cantons et s’épanouit dans tout l’Arc jurassien: il prospère au pied sud du Jura, tout comme en Ajoie, dans les vallées de Waldenburg et de Saint-Imier ainsi qu’au Val-de-Travers.

Le plus grand mythe, qui n’aide pas non plus Moutier, est le «peuple [jurassien] uni durant mille ans»

Mais le plus grand mythe, qui n’aide pas non plus Moutier, est le «peuple [jurassien] uni durant mille ans», récemment évoqué par l’ancien ministre jurassien Philippe Receveur dans Le Jura libre (9 juin 2017).

Cette «unité politique» n’a jamais existé entre les Jurassiens. Ils ne l’ont pas connue voici 400 ans, ni voici 800 ans, ni même voici 1000 ans. Au contraire. La diversité politique, les relations et appartenances politiques très différentes de ses localités sont une marque particulière du Jura. Avant la Réforme déjà, les diverses régions du nord ont appartenu durant des siècles à des alliances, comtés ou combourgeoisies distinctes. Au sud, d’autres liens et alliances ont été conclus avec Berne, Bienne, Soleure ou la principauté épiscopale. Celle-ci, d’abord établie à Bâle puis à Porrentruy, était «de nature hybride», selon l’historien Herbert Lüthy. «Ses domaines laïque et religieux n’ont jamais coïncidé.» La Réforme a avancé de manière très différente selon les vallées, de même que la contre-révolution. Au nord du Jura, la République rauracienne a été proclamée (de décembre 1792 à mars 1793) après la Révolution française, ainsi qu’une république autonome à Moutier (1793-97). L’influence française a aussi été très variable, dans le temps comme dans la société. Le Code Napoléon n’a fait place au Code civil suisse qu’en 1912.

Invention d’une unité politique

Le congrès de Vienne des pouvoirs absolus de l’Europe a créé en 1815 une nouvelle injustice en incorporant «le Jura» au canton aristocratique de Berne, sans avoir consulté un seul Jurassien ou Jurassienne. Par cette décision despotique, les grandes puissances européennes ont inventé pour des raisons stratégiques une unité politique qui n’avait jamais existé de la sorte dans l’histoire.

Alors que la création du canton du Jura a été décidée en 1974 et s’est concrétisée quatre ans plus tard, les vallées et régions protestantes du sud, autour de Saint-Imier, Tavannes et La Neuveville, ont choisi quatre fois entre 1959 et 2013 de s’en tenir aux décisions prises à Vienne. La ville de Moutier a sollicité une décision spécifique, qui sera prise ce week-end.

Liberté de décider

Cela s’inscrit tout à fait dans les vues du philosophe français Ernest Renan (1823-1892), dont les thèses sur la nation s’appliquent encore mieux à un canton et à l’appartenance cantonale. Il a déclaré dans une fameuse conférence prononcée à la Sorbonne en 1882: «L’homme n’est pas esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni des chaînes de montagnes. Une nation [comme un canton, peut-on ajouter] se fait par une volonté: le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.»

Les citoyens et citoyennes de Moutier ont conquis la liberté de décider où ils sont et veulent être plus libres: comme ville importante dans le petit canton du Jura, si proche et similaire, ou comme petite ville dans le si ancien, grand et différent canton de Berne.

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