Il était une fois

Des moutons suisses en Ukraine

Novoï Lancy et Genevka, deux bergeries près d’Odessa de Charles Pictet de Rochemont, éleveur avant d’être diplomate

Il était une fois

Des moutons suisses en Ukraine

On est en 1807. Annexée par la France, Genève est le chef-lieu du Département du Léman créé par Napoléon. Dans sa propriété de la commune de Lancy, Charles Pictet de Rochemont élève des béliers mérinos «de la pure race d’Espagne», issus de la bergerie royale de Rambouillet. Son troupeau, plus de 9600 mérinos ou métis, fait l’admiration. La laine qui en résulte, finement tissée sur des métiers conçus par ses soins, produit des tissus plus légers, plus moelleux – et plus chers – que leurs équivalents anglais. Le «laboureur de Lancy», comme est appelé le futur diplomate de la Suisse au Congrès de Vienne, est aussi le cofondateur de la Bibliothèque britannique. Il y a décrit, dans la section consacrée aux sciences et aux arts, les machines anti-incendie alors en usage à Genève. L’article est tombé sous les yeux du tsar Alexandre, qui souhaite en voir la démonstration. Charles Pictet lui envoie son fils aîné de 19 ans, Charles-René, muni des engins. Un voyage en Russie évitera peut-être la conscription au jeune homme et pourrait ouvrir la voie à la réalisation d’une autre ambition de Pictet: développer en Russie un élevage de moutons et des filatures de grandes dimensions.

A Saint-Pétersbourg, Charles-René rencontre le tsar et sa famille, puis le ministre russe de l’Intérieur et surtout Armand Louis du Plessis, duc de Richelieu, un ancien combattant de l’armée française des émigrés ralliée aux monarchies européennes pour combattre la révolution. En 1803, Alexandre 1er l’a fait gouverneur d’Odessa et de la «Nouvelle Russie», une province conquise par Catherine II qui comprend approximativement le sud de l’Ukraine actuelle, de la mer Noire à la mer d’Azov.

Au printemps de 1808, le Genevois parcourt la région pour trouver un endroit propice à l’élevage. L’année suivante, le tsar concède aux Pictet 9000 hectares près d’Odessa, avec une avance de 100 000 roubles remboursables en 15 ans pour qu’ils y établissent un troupeau d’au moins 600 bêtes à laine de race mérinos qui seront croisées avec des brebis du pays pour donner à l’entreprise toute l’extension possible.

Le 2 juin 1809, 900 moutons partent de Genève pour un voyage compliqué de cinq mois à travers des pays pris dans la guerre entre la France napoléonienne et l’Autriche. La caravane, 500 000 francs sur pieds, toute la fortune de Pictet, choisit une route par Dresde et Cracovie. Il ne manque que 30 bêtes à l’arrivée. Charles-René s’installe dans le domaine, aussitôt baptisé Novoï Lancy, Nouveau Lancy, et confié à la direction de Joseph Gau, le responsable des bergeries genevoises.

Le pays est idéal, tout y pousse. Au point qu’en 1811, deux autres Genevois, Léonard Revilliod et Jean d’Espine, acquièrent 15 000 hectares dans le voisinage, qu’ils appellent Genevka, Petite Genève, pour en faire eux aussi une bergerie. Mais les difficultés surviennent. Les roubles promis par le tsar tardent à arriver, ce qui compromet l’achat d’un nombre suffisant de brebis locales pour développer le projet. L’été 1812 est marqué par la sécheresse. Les fourrages manquent, la main-d’œuvre enchérit. La peste s’empare d’Odessa, un tiers de la population succombe. L’hiver qui suit est glacial, il faut engager de lourdes dépenses pour sauver le troupeau. Comble de malchance, les laines envoyées à Moscou pour y être vendues sont détruites dans l’incendie allumé devant Napoléon.

Novoï Lancy prospère cependant. Charles-René s’en absente en 1814 pour suivre le duc de Richelieu au Congrès de Vienne où le tsar l’appelle, et retrouver son père, qui y défend les intérêts de Genève. Pris par des occupations diplomatiques, il n’y retourne plus.

En 1816, son père vend la moitié des 13 000 hectares de la bergerie à ses neveux, Jean-Gabriel Eynard et Jacob Beaumont. En 1825, Charles-René rachète Genevka et ses 7000 moutons mérinos, pour 160 000 roubles. Ensemble, Novoï Lancy et Genevka comptent alors 26 000 béliers et brebis, 820 bovins et 252 chevaux. Jean-Nicolas Demole, le futur consul de Suisse à Odessa, remplace Joseph Gau à la tête de l’établissement, non sans quelque friction. On voit grand et on achète un immeuble à Odessa.

Hélas, les producteurs de laine anglais sont revenus sur le marché et les prix chutent de moitié. En 1831, Charles-René écrit dans une lettre que «les affaires d’Odessa» sont devenues pour lui «un cauchemar constant». Jean-Gabriel Eynard renfloue et reprend l’immeuble d’Odessa. On diminue à 20 000 le nombre de moutons. En 1842, Genevka est vendue pour 240 000 roubles, ce qui paraît «un bon prix». Novoï Lancy semble plus facile à administrer. Charles-René, qui a consacré la plus grosse partie de sa fortune à l’établissement, est incapable de s’en séparer.

C’est l’espoir de sa jeunesse, le symbole de sa gloire aristocratique. Au crépuscule de sa vie de rentier et de notable genevois – il a été membre du conseil représentatif, du Consistoire, et maire de Lancy – il lui reste le souvenir de cette grandiose aventure avec le tsar et le duc de Richelieu. Il a toujours recherché les honneurs. Il a des médailles et des titres. Il abomine la révolution qu’il voit tomber sur Genève. En octobre 1846, quand elle éclate, il est volontaire pour monter la garde contre elle à l’Arsenal. Après sa mort en 1856, ses enfants procèdent à la liquidation de Novoï Lancy.

De cette incursion genevoise sur les terres ukrainiennes que Vladimir Poutine rattache toujours à l’imaginaire patriotique impérial en les rebaptisant Nouvelle Russie, il reste un intéressant dossier d’archives* qui documente les relations d’affaires et de pouvoir entre la Suisse et la Russie.

*www.archivesfamillepictet.ch

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