Revue de presse 

Le Mouvement 5 étoiles, en Italie, a voté pour sauver Matteo Salvini

Le ministre de l’Intérieur est poursuivi pour «séquestration» de migrants en Méditerranée, mais ses alliés du M5S se sont prononcés lundi contre la levée de son immunité parlementaire

Les militants du Mouvement 5 étoiles (M5S, antisystème) se sont prononcés à près de 60% lundi, lors d’un vote en ligne, contre la tenue d’un procès à l’encontre du ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini (Lega, extrême droite), visé par une procédure judiciaire pour «séquestration»: il avait interdit à des migrants secourus en Méditerranée de débarquer pendant plusieurs jours. Le but politique de cette consultation était de sauver la coalition au pouvoir à Rome. Les Echos l’ont qualifiée de «quiz».

Les récentes tribulations  de Matteo Salvini en Italie.

Mais de quoi s’agissait-il exactement? Le tribunal des ministres de Catane a engagé une procédure pour «séquestration de personnes» à l’encontre de Matteo Salvini, accusé d’avoir interdit pendant plusieurs jours le débarquement de 177 migrants secourus en août par le Diciotti, un navire des garde-côtes italiens. Les migrants avaient finalement été répartis dans plusieurs pays de l’Union européenne.

Aussi, le vote, qui s’est tenu de 9h à 18h sur la plateforme «Rousseau» du M5S, divisait fortement le mouvement, allié de Matteo Salvini au pouvoir et dont les dirigeants avaient d’ores et déjà indiqué qu’il pouvait aboutir à une crise gouvernementale en cas de vote défavorable au ministre de l’Intérieur. On y a presque échappé, puisque la décision finale d’autoriser ou non la justice à poursuivre le ministre revient toutefois à une commission sénatoriale qui doit se réunir ce mardi, puis au Sénat dans son ensemble.

Le choix du M5S de demander leur avis à ses adhérents, avant ces votes, fracturait le mouvement – fondé sur les principes de transparence, de probité et de démocratie participative – entre les «purs et durs», qui considéraient que rien ne doit faire obstacle à la justice, et les «réalistes» dans la ligne de Luigi Di Maio, qui estimaient que le ministre de la Lega devait éviter ce procès, sous peine de voir la coalition gouvernementale éclater. Dans ce contexte, il faut préciser que la Ligue vient de remporter le scrutin régional des Abruzzes et que le ministre de l’Intérieur, qui s’est fortement impliqué dans la campagne, est désormais en position de force, estiment les éditorialistes.

«Un moment décisif»

La question posée aux militants était formulée ainsi: «La décision de retarder le débarquement du navire Diciotti pour redistribuer les migrants dans divers pays européens a-t-elle été prise pour sauvegarder un intérêt de l’Etat?» Les votants étaient appelés à répondre par un «oui», qui implique que le ministre de l’Intérieur ne doit pas être poursuivi, ou un «non», qui aurait impliqué le contraire. Néanmoins, «la réponse fournie» constitue «un moment décisif dans une affaire qui a débuté il y a plusieurs mois», aux yeux de Courrier international, qui cite La Repubblica.

Mais pour ce journal, on a assisté à «un petit Waterloo de la démocratie directe» issu d’une technologie (l’e-voting) qui a connu beaucoup de couacs ce lundi, mais qui a fini par traduire dans la réalité toutes les ambiguïtés de la coalition actuellement au pouvoir à Rome. Ce, après «une longue journée de convulsions» politiques, dont «le bilan est très négatif» pour le M5S. Mais ce n’est là qu’un épiphénomène d’un mouvement de fond en Italie, voire en Europe, que dénonçait encore tout récemment le NRC Handelsblad, via le site Eurotopics.net:

Avec ses attaques contre les clandestins, sa posture sécuritaire et son slogan «Les Italiens d’abord», Salvini est devenu la star politique de tout le pays

Son «populisme nationaliste et d’extrême droite […], qui se focalise sur le renforcement des frontières, a pris le dessus sur le M5S et son discours hostile aux élites, poursuivait le quotidien néerlandais. […] Salvini flaire l’opportunité, et pas seulement en Italie. Il veut devenir le protagoniste d’un groupe paneuropéen de nationalistes qui, de son propre aveu, obtiendront de Bruxelles la rétrocession des compétences nationales.»

De fait, on ne peut pas dire que ce soit «un jour de gloire pour le M5S», selon le Corriere della sera. C’est pour s’éviter un dilemme politique que les dirigeants du mouvement «ont décidé de cette consultation sur internet, pour pouvoir affirmer ensuite que le «non» à la levée de l’immunité de Salvini n’était pas de leur choix. Mais le fruit d’un «verdict numérique» collectif, à la suite duquel ils sont de nouveau prêts à sacrifier une part de leur manichéisme sur l’autel du gouvernement de coalition.»

L’opposition ricane

Sur son blog, le M5S, toujours prompt à pourfendre les corrompus et ceux qui tentent d’échapper à la justice, avait sorti tous les arguments pour éviter au ministre les foudres de la loi, qui a agi «dans l’exercice de sa fonction et non pour des actes commis dans son intérêt privé et personnel». Mais cela n’a pas empêché l’opposition de gauche de dénoncer ce vote en ligne comme «une bouffonnerie», la droite de Silvio Berlusconi en tête. Même le fondateur du M5S, Beppe Grillo, a ironisé sur Twitter à propos d’une formulation alambiquée:

Quoi qu’en pense le grand comique, Matteo Salvini semble désormais être «le seul maître à bord», estimait le Corriere del Ticino il y a une semaine: «Au grand dam du M5S, [il] se retrouve en position de force et en mesure d’imposer ses choix à la coalition gouvernementale. […] Un conflit qui risque d’être attisé un peu plus par l’actuelle récession économique, et qui génère une anomalie évidente: la concomitance de deux mouvements antisystèmes incapables de converger de par leurs trop grandes divergences.»

A ce propos, le magazine français Marianne a interrogé Luca Manucci, chercheur en sciences politiques à l’Université de Zurich. Lui pense, «au fond, que Luigi Di Maio et Matteo Salvini se soient retrouvés dans une alliance a priori assez improbable au départ relève beaucoup de l’improvisation. […] Cela posé, si on regarde leurs programmes respectifs et leurs propositions, les points de contact, en réalité, existent. Combien de temps et jusqu’à quel point leurs intérêts peuvent-ils converger?»

Des vertus de l’opportunisme…

Ça, bien malin qui pourrait le dire, mais «pour l’instant, la machine que l’on supposait très bancale fonctionne encore et c’est en grande partie dû à une caractéristique forte du M5S: c’est un mouvement qui ramasse toutes les revendications et les fait siennes, il va là où souffle le vent et sait se montrer d’une très grande flexibilité dans le rapport de force avec ses partenaires. C’est ce qui se passe avec la Ligue. Si les mesures que suggère Salvini entrent dans le cadre du contrat de gouvernement, le M5S se dit satisfait. Si elles n’y sont pas, il s’en accommode.»


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