La victoire du Hamas illustre la complexité des recompositions qui affectent le Moyen-Orient aujourd'hui. Elle se situe entre autres à l'intersection de deux tendances: un processus de démocratisation, encouragé par les Etats-Unis, qui amène les partis islamistes centristes aux portes du pouvoir, et l'émergence d'un nouveau «front du refus», mais, cette fois, sous la houlette de Téhéran qui cherche à internationaliser la crise produite par son programme nucléaire. Or, bien sûr, les deux processus sont contradictoires: l'intégration politique des partis islamistes vise à les détacher de la violence et à empêcher le terrorisme de puiser sa justification dans les frustrations politiques des populations du Moyen-Orient. Mais le problème vient sans doute d'une lecture trop manichéenne du Moyen-Orient, lecture qui oppose, d'un côté, la démocratie et, de l'autre, le «terrorisme» et qui est à la base de la politique américaine. Or Al-Qaida, Hamas et l'Iran ne sont pas l'expression d'une même violence. Revenons à quelques constantes:

1) La montée des mouvements islamistes centristes est inévitable (Frères musulmans, Hamas, chiites irakiens), avec ou sans processus de démocratisation. Mais ces mouvements ont changé; ils sont plus islamo-nationalistes qu'islamistes, recrutent au-delà de leur base idéologique et surtout s'inscrivent dans le cadre de l'Etat-nation, en dehors de toute utopie supranationale. De l'islam ne leur reste guère qu'un conservatisme social et culturel, dont les femmes sont les principales victimes. C'est le cas de la coalition chiite au pouvoir en Irak, du Hamas et de l'Iran. Tous se définissent par des intérêts nationaux qui peuvent converger, ou diverger. Le problème du Hamas est que sa culture politique n'est pas encore une culture de gouvernement. Il ne voulait pas assumer le pouvoir. Il doit le faire, et il faut s'attendre à une certaine cacophonie. Le fait que l'Etat-nation palestinien soit pour le moins virtuel n'arrange pas les choses.

2) L'Iran s'est radicalisé tout autant dans la logique de la poursuite de son programme nucléaire (qui est consensuelle) que dans celle de l'élection d'Ahmedinejad. Jusqu'aux déclarations anti-israéliennes du président, l'Iran avait, dans le fond, la même perspective que les Occidentaux dans la gestion de la crise nucléaire: gagner du temps. Brusquement, délibérément ou non, Téhéran a changé de politique et joue l'accélération de la crise, en considérant qu'elle dispose d'un créneau exceptionnel de calendrier: la paralysie des Occidentaux due à la présence américaine en Irak et à la crise de l'énergie, qui rendrait les Européens plus sensibles à un boycott du pétrole iranien que les Iraniens eux-mêmes.

3) La radicalisation iranienne se fait en reprenant une constante de la politique de Téhéran depuis la révolution islamique: se trouver à tout prix des relais arabes sunnites. L'Iran n'a jamais oublié comment tous les grands mouvements islamistes arabes sunnites (dont bien sûr les Frères musulmans) ont soutenu Saddam Hussein lorsqu'il a attaqué l'Iran en septembre 1980. Une fois de plus, fondamentalisme sunnite et nationalisme arabe n'ont fait qu'un, comme on le voit aujourd'hui encore à Falloujah. Cette quête de cartes sunnites a amené les services de sécurité iraniens et les pasdarans à cultiver des contacts dans toute la mouvance marginale sunnite arabe. Le morceau de choix étant bien entendu les islamistes palestiniens, les seuls à ne pas être marginaux. Mais le Hamas, contrairement au Hezbollah libanais, s'est toujours bien gardé de s'identifier aux intérêts iraniens; tous les Palestiniens ont une longue expérience de l'instrumentalisation par les Etats et les services de la région, laquelle a conduit à une impasse. Si les financements peuvent toujours être bons à prendre, il n'est pas question de s'aligner sur la stratégie d'un Etat quelconque. Les liens entre Hamas et l'Iran sont tactiques.

4) La radicalisation des mouvements sunnites, dont le salafisme est l'expression religieuse et Al-Qaida l'expression terroriste, s'est faite essentiellement contre les Etats-Unis, mais dans une perspective systématiquement antichiite. L'Arabie saoudite avait dans les années 1980 encouragé cette radicalisation sunnite, de l'Afghanistan à la Palestine, pour couper l'herbe sous les pieds de la révolution iranienne. Il s'agissait, à l'époque, d'opposer le conservatisme sunnite au révolutionnarisme chiite. Or la radicalisation sunnite, incarnée par Al-Qaida, Zarqaoui, les talibans et les Wahhabis de l'opposition saoudienne, est allée bien au-delà de ce que la monarchie saoudienne souhaitait. Cependant, il ne faut pas en conclure que radicaux chiites et sunnites vont s'allier sous la houlette de l'Iran.

Plus que jamais, le clivage chiites-sunnites se fait sentir. Le monde arabe sunnite est en effet tétanisé par la montée en puissance des chiites. Une des nombreuses théories du complot fréquentes au Moyen-Orient suppose un accord secret entre les Iraniens et les Américains pour arracher les zones pétrolières aux sunnites (Irak, Bahreïn, Koweït, nord de l'Arabie saoudite) en s'appuyant sur les populations chiites locales. Une chose est en tout cas certaine: l'intervention militaire américaine en Afghanistan comme en Irak a fait le jeu de Téhéran, en éliminant ses ennemis locaux (talibans et baasistes), et en donnant le pouvoir aux chiites en Irak. Très logiquement, on voit se reconstituer à Falloujah la même alliance entre baasistes - c'est-à-dire nationalistes arabes - et fondamentalistes sunnites. Cette coupure tectonique entre sunnites arabes et chiites n'est pas prête de s'effacer devant le soudain regain de militantisme iranien en faveur des Palestiniens.

Les déclarations d'Ahmedinejad contre Israël lui ont certes donné de la popularité dans la «rue arabe», mais nous ne sommes pas à la veille d'un grand changement stratégique dans la zone.

Le Moyen-Orient est une nouvelle fois à la croisée des chemins. Pour que le processus d'intégration politique des islamistes se poursuive, il faut du temps. Or le temps manque. Les Palestiniens n'ont pas voté Hamas pour qu'il détruise Israël, mais pour qu'il s'occupe de la sécurité, de la corruption, des écoles et des adductions d'eau. En même temps, la marge de manœuvre du Hamas est très étroite, car il est soumis de la part d'Israël et de l'Occident à des exigences de très court terme, non seulement le renoncement à la violence (ce qui va de soi), mais la dissolution de sa branche armée et la reconnaissance d'Israël. L'Iran joue aussi le court terme et mettra donc de l'huile sur le feu. Les régimes arabes, à bout de souffle, corrompus et impopulaires, ont intérêt aussi à discréditer le processus démocratique au nom de la sécurité. Mais, dans le fond, il n'y a plus le choix, de la Palestine à l'Afghanistan en passant par l'Irak, et tout recul sur la démocratisation ne fera qu'accentuer l'instabilité et donner aux islamistes le monopole de la revendication démocratique.

* Auteur de «La Laïcité face à l'islam» (Stock, 180 pages), «Les Illusions du 11 septembre» et «L'Islam mondialisé» (Seuil).

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