Petit label indépendant fondé en 1986 à Seattle par le journaliste Bruce Pavitt, Sub Pop est entré dans la légende pour avoir accompagné l’essor du grunge et publié en 1989 Bleach, premier effort de Nirvana. On le sait moins, ou on l’a oublié, c’est Pavitt lui-même qui est à l’origine de ce terme, grunge, décrivant un rock crasseux fait de sonorités hardcore au service de mélodies faisant le grand écart entre urgence punk et lyrisme pop. Tentant de définir en 1987 le premier EP du groupe Green River, il a utilisé ce mot d’argot définissant quelque chose de sale ou de répugnant pour qualifier une musique capable, disait-il, de détruire le moral d’une génération. Car le grunge, c’est des mélodies puissantes, certes, mais aussi des textes reflétant les errances d’une jeunesse désenchantée, laminée par une décennie de néolibéralisme sauvage.

Comme beaucoup de groupes, Green River a fait long feu. C’est alors que le chanteur Mark Arm et le guitariste Steve Turner ont fondé avec deux autres musiciens Mudhoney, dont le premier single, Touch Me I’m Sick, sorti à l’été 1988, deviendra le premier grand hymne grunge. Quelques mois plus tard, ce sera au tour du gang emmené par Kurt Cobain de dévoiler son premier quarante-cinq tours, une reprise d’un morceau de la formation psychédélique néerlandaise Shocking Blue.

Chronique: «Les Inrocks» en quête de nirvana

Il y a trente ans, le 26 juillet 1991, Mudhoney publiait son deuxième album, Every Good Boy Deserves Fudge, destiné à sauver les finances de Sub Pop, alors au plus mal. Cet enregistrement rugueux, réédité pour l’occasion en Deluxe Edition, avait tout pour devenir le mètre étalon de la scène grunge, un chef-d’œuvre nihiliste portant les guitares saturées et les amplis grésillants au rang d’art total.

Las, Nirvana dégoupillait une dizaine de jours plus tard Smells Like Teen Spirit, pour une déflagration qui sortira le grunge des milieux alternatifs et verra l’album Nevermind, dans les bacs le 24 septembre et donc lui aussi trentenaire, s’écouler rapidement à des millions d’exemplaires à travers le monde. Pas de chance pour Sub Pop, qui avait vu le groupe harponné par un jeune label ambitieux, Geffen Records.

Mudhoney aurait-il pu devenir Nirvana à la place de Nirvana? Probablement pas, tant Nevermind touche à la perfection, là où Every Good Boy Deserves Fudge demeure cru et brutal. Reste que Mark Arm, n’ayant jamais eu à affronter les affres de la célébrité, est le dernier rescapé d’un courant qui aura profondément marqué la fin du XXe siècle. On en aura encore la preuve en octobre, lors du retour de Mudhoney en terres romandes, du côté du Fri-Son fribourgeois… qui avait en son temps accueilli Nirvana.


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