Il était une fois

Pour le multilatéralisme, c’est la scène finale

OPINION. Dans une rêverie inspirée du «Don Giovanni» de Mozart, Joëlle Kuntz se demande ce que devient l’ordre multilatéral avec la séduction qu’exercent les vendeurs de souveraineté et de grandeur nationales, et leur succès politique croissant

Le Don Giovanni représenté cette année au Grand Théâtre de Genève comprend la scène finale moralisatrice ajoutée par Mozart pour plaire à la Cour ou se conformer aux conventions de son époque – les exégètes divergent sur ses motifs. Coupable d’avoir renversé les codes de l’honneur et du mariage, Don Juan a été englouti par les flammes de l’enfer. La scène est intense, paroxystique, l’une des plus dramatiques du répertoire d’opéra. Mozart aurait pu terminer là mais non, par pitié peut-être pour les spectateurs, il a rassemblé les personnages trompés par le séducteur dans un ultime sextuor qui leur sert à se donner raison contre l’absolu désordre de l’amour déchaîné: «Que le coquin reste donc avec Proserpine et Pluton… Ainsi finit celui qui fait le mal! La mort des perfides à leur vie est toujours pareille.» La musique transcende la platitude des paroles, l’apaisement est à la hauteur. On peut rentrer chez soi, reprendre le cours normal de la vie, renégocier tranquillement un pacte avec la liberté.

La scène a fait sur moi l’effet escompté, métaphoriquement. J’ai ardemment espéré que le tomber de rideau mettrait fin à la pétaudière politique déclenchée par les séducteurs de foules. Cassant toutes les tables, les Trump, Assad, Kim, Poutine, Orban, Erdogan et maintenant Salvini et Seehofer l’emportent sur le parti de l’ordre multilatéral concerté. Mentir, séduire, menacer, tromper est payant. C’est un pari pour gain immédiat.

L’ordre multilatéral concerté

Il y a beaucoup de choses à dire sur «l’ordre multilatéral concerté». Il n’est pas plus réjouissant que l’était l’ordre culturel européen dans lequel Mozart et son librettiste Da Ponte ont planté leur Don Juan: hypocrite, rigide, aveugle aux demandes sociales et nationales de reconnaissance et de sécurité, inégalitaire. Un boulevard pour les baratineurs qui promettent de faire des Zerline des princesses et des Leporello des égaux. Mais que sera la scène finale? L’après-Trump?

Talleyrand écrit dans ses notes que «l’art de conjecturer» est fondé sur «des probabilités, des vraisemblances et même des possibilités». Il n’est pas vraisemblable que les accords internationaux sur l’Iran, le climat ou le commerce dénoncés par Donald Trump survivent sans la participation des Etats-Unis. Le multilatéralisme a subi un choc qui se répercute sur l’ensemble des institutions de gouvernance supranationale, affaiblies financièrement ou idéologiquement. Sera-t-il réparable?

Il est possible que l’Union européenne résiste temporairement au coup de force que vient de lui infliger l’Italie à propos de l’immigration, avec le soutien de quatre autres pays et une partie de l’Allemagne. La probabilité d’un accord général à 27 sur une refonte des accords de Schengen-Dublin, comme sur le renforcement de l’Eurozone, reste toutefois très faible de sorte que l’UE est privée de son ancien pouvoir d’attraction comme modèle de coopération. Remise de la crise grecque, peut-elle se remettre d’une crise italienne ou d’une crise franco-allemande?

Du G7 au G2

Des experts des relations internationales tiennent pour probable que les Etats-Unis, une fois vidée leur querelle économique avec la Chine, établiront avec elle un condominium, un G2 puissant qui remplacera le G7 explosé le mois dernier et tous les G essayés depuis la fin de la guerre froide. Les experts ont horreur du vide. Ils sont payés pour défier l’incertitude. Si le G2 est leur scène finale, la musique et les paroles sont encore loin d’être écrites.

Au numéro 20 de sa partition, le dernier, Mozart instaure une société conservatrice de l’ordre qui désigne «le coquin» comme son ennemi et se réjouit de le savoir au feu. Il y a quelques regrets, Elvire, la plus éprise, entre au couvent, Anna se donne un an pour se pardonner sa passion d’un instant. Les autres reprennent leurs affaires. Comment reprendrons-nous les nôtres, à la scène finale?


La précédente chronique: Les mandarins

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