Éditorial

Multinationales, mon désamour

EDITORIAL. Une longue carrière de cadre cravaté ou en tailleur, gravissant les échelons dans un bureau de verre climatisé, ne fait plus rêver. Craignant comme la peste les «bullshit jobs», les diplômés se tournent vers l’univers des start-up

Qui a encore envie de vendre des couches-culottes, des cigarettes ou des surgelés au profit d’une grande entreprise multinationale? Apparemment plus grand monde, si l’on se fie aux sentiments recueillis la semaine dernière au forum de recrutement organisé par l’EPFL.

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En 2018, la principale préoccupation des grandes entreprises n’est plus le franc fort ou l’instabilité des marchés, mais d’attirer de jeunes talents dans leurs rangs. Paroles de directeurs de multinationale rencontrés ces derniers mois. Ils sont à l’affût de solutions pour séduire la nouvelle génération.

Trop rigide, trop longue, trop abstraite, trop «corporate»… La journée de travail en costard-cravate ou tailleur strict dans le gratte-ciel vitré d’un conglomérat ne fait plus rêver. Il y a bien sûr des exceptions. Des groupes comme Rolex ou Glencore restent des employeurs attractifs, si l'on en croit les sondages d'étudiants. Mais la tendance est là: une fois leur diplôme en poche, de plus en plus de jeunes rechignent à plonger dans l’univers de la multinationale. Parce qu’elles offrent libertés et surtout perspectives d’épanouissement personnel, start-up et PME sont autrement plus attirantes.

Les privilèges classiques des grands employeurs ont perdu leur attrait. Des voyages? Certes, cependant rares sont désormais les étudiants qui n’ont pas déjà fait le tour du monde à 25 ans. La sécurité de l’emploi? Peut-être mais, ces dernières années, on a surtout réalisé que ces groupes étaient les champions des restructurations. L’argent? Si le salaire est décent, ce n’est plus forcément une priorité.

Pire. Dans ces groupes plane la menace du «bullshit job». Dans un livre paru cet automne, l’anthropologue David Graeber (qui a popularisé cette expression) cite quelques exemples de ces «jobs à la con» que les jeunes craignent comme la peste: du consultant dont les rapports ne sont lus par personne à l’assistant qui brasse de l’air pour que son chef justifie un budget, la liste est longue. En général, elle contient des néologismes et des mots anglais qui renvoient à l’univers «marketingo-commercialo-managérial». Les réunions interminables, les PowerPoint sans suite et la politicaillerie interne font partie du lot.

Durant des dizaines d’années, le monde de l’entreprise s’est bâti sur cette promesse des lendemains qui chantent. «Oui, votre emploi est ennuyeux aujourd’hui mais, quand vous serez parvenu au sommet de notre boîte, vous serez le roi du monde.» Cela ne tient plus. Il faut du concret, ici et maintenant.

Pour séduire encore, les multinationales doivent fournir un maximum de flexibilité et de liberté – mais tout de même quelques responsabilités. La hiérarchie la plus plate possible. Une bureaucratie quasi inexistante. Et une réputation et un bilan écologique les moins mauvais possible. Le succès des start-up pourrait alors pousser les multinationales à devenir des lieux moins étouffants et moins stériles.

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